Viens, mon petit, assieds-toi
près de moi et écoute bien cette vieille légende que mon
grand-père me racontait, c’est à mon tour maintenant de te la
transmettre.
Il y a fort longtemps, à l'aube des temps, les
Dieux de l'Ordre et les Dieux du Chaos virent le jour ensemble. Les
Dieux de l'Ordre, eux, se consacrèrent à un idéal d’immobilisme
et de stabilité. Ils rêvaient d'un monde où rien ne changerait
jamais, où tout serait figé pour l'éternité. Mais imagine, mon
petit, si les Dieux de l'Ordre parvenaient à bannir les Dieux du
Chaos et à régner sur le monde entier, alors plus rien ne pourrait
évoluer, tout serait figé.
Dans le monde, seulement quelques
rares personnes prient encore ces Dieux de l'Ordre. Leurs cultes ne
sont pas interdits, mais ils ne sont pas très populaires non plus,
je dirais même presque éteints. Les gens du sud, dans l’Empire et
ailleurs, préfèrent leurs propres dieux et même ici, dans le Nord,
on ne leur prête pas attention.
Parmi ces dieux, il y en a une
en particulier, Arianka. Elle est la sœur d'Illuminas, le dieu de la
Lumière, et de Solkan, le dieu de la Vengeance. Elle est la déesse
de la Loi et de la Discipline.
Jadis, dans un passé lointain,
elle fut vaincue et emprisonnée par un Dieu Sombre dont le nom a été
oublié. On raconte qu'elle repose dans un cercueil de cristal,
quelque part dans notre monde. Nombreux sont ceux qui ont prétendu,
au fil des siècles, avoir trouvé ce cercueil, mais jamais cela ne
fut vérifié. La dernière rumeur dit que le cercueil se trouverait
à Praag, la Cité Maudite du Kislev. C’est d’ailleurs
certainement pour le retrouver que toutes les incursions dans le
Kislev passent par cette ville sans cesse ravagée.
Mais écoute
bien, mon petit, car voici le plus mystérieux de l'histoire :
Arianka ne pourrait être libérée de son cercueil que par des clefs
de cristal, dont la cachette demeure inconnue. On ignore où elles
sont cachées, et si elles le sont ensemble ou séparément.
Voilà,
c'est la fin de l'histoire pour ce soir. Peut-être, un jour, toi
aussi tu raconteras cette légende à tes enfants, et ainsi elle
vivra encore à travers les âges.
Récit de
vieux Olaf à son petit-fils Arkady
Jeune homme, il s’agissait d’un garçon jovial, joueur, capable de s’amuser d’un rien malgré les températures extrêmes et d’embrasser ses parents quand des loups se faisaient entendre.
Adulte, Arkady n’a pas changé, preuve qu’il est touché par Dazh : avenant et très ouvert, il vous salue chaleureusement avec un sourire et un bon verre, puis peut déceler le bon dans la pire des ordures.
Un homme bon, apportant la lumière au milieu de la pénombre, comme sa divinité tutélaire, aussi sûrement que chaque nouveau jour, à l’aube, le soleil se lève. Dazh baigne le Vieux Monde de sa lumière. Amis, ennemis, sans distinction.
Quand le destin frappa et que
grand-père Olaf rejoignit les ancêtres, il légua son cheval à
Arkady en murmurant une fois de plus à propos des vieilles légendes
d’antan. Le jeune Kislevite embrassa une dernière fois ses parents
et ses frères et sœurs avant de quitter sa cité natale d’Erengrad
pour rallier les forces vives du Kislev à Praag.
À son arrivée
à Praag la Désolée, il intégra une escouade de jeunes derviches
kossovites aspirant tous au même idéal : défendre le Kislev et un
jour rejoindre les célèbres cavaliers ailés.
Les Norses et
les Kurgans raidant sans cesse les terres du Kislev, les adversaires
ne manquaient pas et très vite il participa à ses premiers combats.
Les années qui suivirent furent ponctuées de grandes joies et de
grandes peines au gré des affrontements sanglants et meurtriers.
L’apogée des jeunes années du futur prêtre de Dazh culmina quand
il put enfin rejoindre un corps de lanciers ailés : la Rota de
l’Aurore, ordre laïque du culte de Dazh. Il rencontra une première
fois le veilleur Andrya Uneslav au Temple de la Luminescence
Aveuglante et fut marqué par sa sagacité hors norme. Il continua de
combattre les ennemis du Kislev, mais cette fois au sein de l’élite
de la cavalerie.
Une année passa et son contingent fut mobilisé
pour fondre vers le sud où une incursion de pillards baersonlings
avait été signalée. Alors que la nuit tombait, ils virent, en
s’approchant, de grandes volutes de fumée noire. Les lanciers
découvrirent un village en cendres, des braises et des cadavres
jonchant le sol glacé. Au loin, des maraudeurs s’échappaient dans
la lande en direction des montagnes. Les Norses étaient réduits à
de minuscules silhouettes à l’horizon, s’éloignant d’un trot
tranquille vers les flancs des montagnes. C’est alors que le sang
du commandant kislevite ne fit qu’un tour. Il donna l’ordre de
galoper à brides abattues pour rattraper les pillards, venger les
morts et les éradiquer une bonne fois pour toutes. Le rythme lent
des montures norses donna espoir aux Kislevites qui redoublèrent
d’efforts pour les rattraper, n’hésitant pas à s’engager sur
la sinueuse vallée serpentant entre les montagnes du Bord du Monde.
Les Norses s’arrêtèrent, sur le point d’être rattrapés, et
firent face aux cavaliers ailés. Un cor gronda, son écho réverbéré
entre les pics abrupts et la glace. Un autre lui répondit, puis un
deuxième. D’autres Norses à cheval sortirent d’un bosquet en
contrebas, plus encore dévalèrent la montagne pour venir soutenir
les proies des Kislevites. La lutte fut terrible, la neige se teinta
de vermeil sur des miles alors que les blessés des deux camps
rampaient en se vidant de leur énergie vitale. Les hennissements des
chevaux blessés et les râles des hommes remplacèrent le fracas du
combat, troublant la nuit hivernale et le souffle du vent glacial.
Arkady ouvrit lentement les yeux,
le souffle court. Une flèche fichée dans son flanc le ramena à la
réalité. La nuit était noire et les Norses étaient loin. Ils
reviendraient sûrement le lendemain, laissant le soin aux loups
d’achever d’éventuels survivants. Ces lâches avaient abandonné
leurs propres blessés à leur sort et c’est ce qui sauva Arkady.
Il resta immobile, fixant la crête des montagnes alors que les
premières lueurs de l’aurore commençaient à poindre. Il se
sentait vide de toute force, toujours au milieu du charnier succédant
à la bataille nocturne dans laquelle sa troupe était passée de vie
à trépas quand les rayons du soleil baignèrent enfin la
vallée.
Après s’être relevé, s’appuyant sur une lance
brisée, il fit un pas, puis un autre, titubant pour s’éloigner de
ce lieu maudit. Réchauffé par les rayons solaires, il quitta les
Montagnes du Bord du Monde en délirant. Tout se mélangeait et se
troublait dans son esprit à mesure que l’infection se répandait
dans son corps. Seule la chaleur réconfortante du soleil de midi le
fit tenir jusqu’à ce qu’il trouve du secours.
Le Kislevite survivant s’éveilla sur une couche inconnue, avec des vêtements propres. Un homme d’âge mûr dormait un peu plus loin dans la yourte et une femme lui tournait le dos, occupée à coudre. Arkady voulut parler fort mais c’est un gémissement qui s’échappa de sa bouche, attirant l’attention de la vieille femme qui s’approcha de lui avec un gobelet en terre contenant une curieuse mixture. Elle lui fit signe de boire et, alors que l’âpre liquide épais le fit grimacer, il écouta la femme. Elle parlait norse. Un hoquet le secoua et il se mit à tousser, réveillant l’homme qui s’approcha à son tour en baragouinant en kislevite.
« Toi gagner infection. Toi vivre. Manger. Dormir. »
La voix de l’inconnu était calme, posée, ne recelant aucune agressivité. Arkady essaya de rester éveillé mais sombra rapidement. À son réveil suivant, la force était revenue et il découvrit avec incompréhension que ses sauveurs n’étaient autres qu’un vieux couple de Norses vivant non loin des montagnes, dans une yourte. Il était libre de ses mouvements et la femme lui restitua ses vêtements que l’homme avait lavés. Un sourire triste s’affichait sur les visages fatigués de ses deux sauveurs alors que la femme tendit un objet à Arkady. L’homme se racla la gorge avant de prononcer dans un kislevite primaire :
« Toi avoir que ça quand nous trouver toi. Toi libre partir. Praag nord-ouest. »
Arkady baissa les yeux sur l’objet et un frisson parcourut son échine quand la femme déposa une clé en cristal entre ses mains. Il resta un moment interdit, regardant les deux Norses, avant de lentement ranger la clé dans son manteau. Il remercia autant qu’il pouvait le faire ses deux sauveurs et, le jour suivant, il entama la marche qui le ramena à Praag.
Son retour fut fêté par les membres de la Rota de l’Aurore mais, malgré le soulagement d’être de retour chez lui, Arkady avait l’esprit occupé par une infinité de questions qui résonnaient dans sa tête. Ce fut le veilleur Uneslav en personne qui capta son trouble et vint lui parler. Le vieux sage souriait alors que ses yeux aveugles voyaient au travers de son interlocuteur.
« C’est Dazh qui t’a mené ici, mon garçon. Tu dois embrasser ta destinée et marcher dans la lumière des rayons de l’éternel printemps. »
Arkady quitta la Rota et passa les années suivantes à étudier les prières et les textes au sein du Temple de la Luminescence Aveuglante. Toujours autour de son cou, la clé en cristal ne quitta plus jamais le prêtre, dissimulée à la vue de tous. Arkady continua de s’entraîner. Un matin d’automne, alors qu’il sortait dans la cour du Temple, le vieil infirme l’attendait avec un sac de voyage, un imposant marteau et un manteau de l’ordre de Dazh.
« Le jour de ton départ est venu. Sais-tu où tu dois aller ? »
Arkady répondit simplement :
« Oui, veilleur. Les derniers disciples de ses deux frères sont disséminés dans tout le Vieux Monde. Je dois aller à Remas et à Magritta. C’est là-bas que j’aurai le plus de chances de retrouver des disciples de Solkan et d’Illuminas. »
Andrya sourit.
« Puis-je voir la clé avant que tu partes ? »
Arkady sortit sans surprise la clé de sous sa chemise pour la lui tendre. Le vieux sage caressa la clé avec la précaution qu’aurait prise un géant pour toucher de la porcelaine et murmura :
« Arianka... »
C’est ainsi que commença la quête d’Arkady Moroshkyn.