(S02/Ep034) Une page de plus
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June 25, 2026
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Membres de la compagnie: Olgierd Poigne Froide, Arkady Moroshkin, Seraphina Venturini, Thulkan Arawynn, Eanur

Autres: Black Baud, Malakai Makaisson, Inge Taschner


Je me remettais tant bien que mal de ce vilain coup à la tête qui m'avait amené droit dans le lit pendant plusieurs jours d'affilée. Seuls de vagues souvenirs de cette journée-là remontaient vers moi à l'orée des rêves. Je me remémorais les voix des camarades qui beuglaient sur le pont, criant à la tempête. Depuis quand la compagnie de l'Eau Noire était de ces entités vagabondes qui craignaient l'aventure et ce qu'elle avait mis sur leurs chemins ? C'était ce que je devais me dire alors, mais depuis mon réveil, on m'avait raconté ce qu'il s'était passé. Je devais bien reconnaître qu'il y avait des forces qui dépassaient l'entendement. Même pour un Nain sage et puissant.

Lorsque l'aéronef avait traversé la tornade magique et ses vents puissants, faisant grincer chaque poutre et chaque planche qui le composaient, je me trouvais alors les mains dans le moteur crasseux de la diligence. Car voilà, par deux fois j'avais peiné à la réparer, et mon honneur ne pouvait supporter un troisième échec. Alors je m'étais mis en quête de l'étudier, de la décortiquer, de faire ressortir du tréfond de mon être l'ingénieur que j'avais été, digne héritier de la formation de Zhufbar. Diantre, j'avais bien choisi mon moment ! A peine balayé par les premiers vents, sous l'impulsion d'une bourrasque aussi furtive que vicieuse, l'aéronef nous avait balancé la diligence et moi dans le fond du garage, sans-dessus-dessous. On m'avait ramassé inconscient, la tête sous le capot.


Quelques jours plus tard, je me massais donc la tempe, et ce n’était point pour soulager une quelconque douleur physique. Ma bosse commençait déjà à disparaître, signe que la résilience des Nains aux blessures était sans égal. Non, si mes sourcils étaient froncés au point de former une ligne unique, c'était afin de trouver les mots pour convaincre Malakai de me laisser aider les ingénieurs Nains. Mes braves camarades travaillaient d'arrache-pied pour réparer les dégâts causés par la tornade, tandis que moi, je m'étais montré inutile, ne faisant que manger, boire, et me reposer. Certains auraient pris du plaisir à cette vie de chat. Mais ce luxe était réservé à Midir. La compagnie ne pouvait avancer que si tout le monde faisait sa part. Mais face à cette tête naine farcie de Malakai Makaisson, les bonnes paroles ne me venaient point, et je doutais que quiconque puisse arriver à le faire changer d'avis. Visiblement, il me fallait ma propre caisse à outils, sinon, point touche à la machinerie. Je devais reconnaître que l'entêtement des Nains était tout autant sans égal.

Je n'avais donc point le choix, une excursion s'imposait dans cette ville de forbans et de manants qui n'obéissaient qu'à la loi de l'argent. Dans les livres de la bibliothèque de l'Eau Noire, j'avais lu que des gens s'y faisaient étripailler pour moins d'une couronne d'or, que le sang des pirates était d'eau de mer, et que l'on pouvait pactiser avec son ennemi mortel dès qu'une bonne affaire se présentait. Même si je ne donnais guère de profondeur à ces rumeurs, je n'en étais point moins convaincu de la perversité de cette Cité des Pirates, Unknown. Et pour rien au monde n'irais-je m'y aventurer seul.

J'appris alors qu'une petite escouade était en train de se monter afin d’explorer l'île à la recherche d'une certaine chose. État de fait ou force de l'habitude, mais toutes les missions que j'avais faite pour l'Eau Noire avait commencé au bar. Et celle-ci n'en serait point différente, alors je m'y dirigeai, une petite soif montante.

Lorsque j'arrivai, Inge Taschner était accoudée au bar, pleine de lassitude, le regard morne pointé sur Thulkan. Celui-ci marmonnait dans son insignifiante barbe d'Elfe, perdu dans ses pensées, retournant dans tous les sens des feuilles de papier blanches au-dessus d'une babiole qui semblait être une boussole. Cachée dans l'ombre, adossée au mur, Seraphina que je commençais à bien connaître semblait le regarder avec amusement. Ses yeux noisette semblaient l'analyser avec une profondeur presque gênante. Lui trouvait-elle du charme, ou était-ce là de la curiosité morbide ? Ou alors, se posait-elle la même question que moi: quelle nouvelle diablerie allait encore nous sortir de cher Thulkan ?

J'escaladai la chaise haute pour m'asseoir à côté de l'Elfe, et commençai à siroter une limonade. « Pas d'alcool ! » m'avait interdit Emma pour mon rétablissement. Alors je me contentai de la seule boisson saine qui n'était point de la pisse.

Une présence qui m'était inconnue s'installa alors silencieusement à mes côtés. Vêtu d'un long manteau de pourpre et de gris cendré, m'évoquant les dernières rougeurs d'un bois fumant dans l'âtre, un Umgi coiffé d'un chapeau de fanatique aux rides encore plus marquées que les miennes me salua. Son accent trahit son origine: un Kislevite. J'avais rarement eu affaire à ces gens-là. Certainement parce qu'ils avaient suffisamment d'emmerdes et de chaos dans leur pays. D'abord ce Yue de Cathay, maintenant je rencontrai ce vieux Arkady Moroshkin. Mon cœur fut réchauffé à voir ces nouvelles recrues, dont la vieillesse n'avait d'égale que leur sagesse. Finalement, je ne serai plus seul à encadrer cette fougueuse jeunesse de l'Eau Noire aussi âpre à folâtrer les uns avec les autres que foncer tête baissée dans le danger.

« Alors, quelles nouvelles de cette satanée ville devrais-je savoir avant de m'y aventurer ? » demandai-je à Inge. Mais ce fut Arkady qui me répondit, ayant été au cœur des derniers tourments de la dernière mission. J'essayai de suivre, mais face à tous ces nouveaux noms pour mes vieilles oreilles, Durad, Valek, Krakenvald, Barbesargasse, Blutcher, j'eus bien du mal à suivre. Je sirotai ma limonade jusqu'à la dernière goutte, faisant résonner dans le bar le bruit de succion de la paille bataillant sur le fond du verre entre les derniers morceaux de glaçons.

« Oh oh oh, en voilà un Nain doté d'une délicate finesse. » Je me retournai tant bien que mal perché sur mon siège pour voir à qui appartenait cette horripilante voix teintée d'une condescendance et d'une ironie non feintes. Un Elfe au visage immaculé et à la crinière blonde reflétant les lueurs du Soleil s'approchait de nous. Je n'eus point besoin de lui demander le nom que je devrais écrire sur sa tombe, la voix lasse de Inge m'apprenant qu'il s'agissait d'Eanur. Malgré les semaines de voyage passées ensemble, c'était la première fois que l'on se rencontrait véritablement. Je n'allais point m'attarder sur sa pique. J'étais un Nain respectable ayant accédé au vénérable grade des Grandes Barbes, il y avait de cela au moins cinquantaine printemps.
« Enchanté Eanur, je suis Olgierd, pour vous s...
— Mais que tenez-vous donc entre vos mains, mon cher Thulkan de Laurelorn ? » s'exclama Eanur dans la totale indifférence de ma personne. Le verre vide de limonade qui se tenait entre mes doigts vola en morceaux. La Poigne-Froide était de retour.
« Une boussole.
— Et qu'indique-t-elle donc, cette boussole que vous semblez regarder avec un subtil mélange de passion et de haine ? ».

Était-il toujours obligé de parler ainsi ? Comme si des fleurs germaient de chacune de ses paroles et que ses pets sentaient la rose ? Je sentis une main réconfortante se poser sur mon épaule, cherchant à ramener le calme en moi: c'était la vieille main ridée du Kislevite. J'hochai la tête.

« Pas le Nord en tout cas. Regarde, qu'importe où je la place, elle ne fait que pointer Inge.» Thulkan nous raconta brièvement ce qu'il faisait et comment il était rentré en sa possession. Depuis quelques lunes déjà, le voilà qui enquêtait sur Vadim Tranche-Gorges, le fameux Roi des Pirates, chef de Rackham Barbesargasse (Mort) et de sa clique, qui avait mystérieusement disparu. Et qui était notre candidat champion. Un vieux fanatique du bougre avait des feuilles de parchemin à son sujet, que Thulkan avait délicatement subtilisé. Mais ce n'était qu'une partie de toutes les feuilles. Une nuit, il lui était alors apparue une étrange boussole, qui ne pouvait avoir d'autre but que de l'emmener sur la piste de Vadim. Mais c'était bien le moindre mal dans cette histoire, car ces pages se révélaient être totalement vierges.

Alors, devant nos yeux, Thulkan fit appel à la magie pour révéler les mots, et par la barbe de Grungni, rare était ce qui pouvait résister à sa magie ! Mais là, rien n'y fit, la magie n'eut d'effet que d'écorcher le papier, comme s'il avait été déchiré en morceaux puis recollé. « Eh là, regardez ! » s'écria Seraphina. La boussole avait changé de direction. Elle pointait désormais vers...

Vers cette maudite ville de Sartosa.

« Finis de piailler, camarades, nous encouragea Inge, soulagée de ne plus être la cible de la boussole. Thulkan, vous irez en ville. Et vous autres, vous serez son escorte. Suivez-donc ses indications ! » lâcha-t-elle en partant en trombe.

« Suivre la frêle direction d'une boussole inconnue, sans plan, sans couverture, vers un lieu sans nom, entourés de pirates et de sauvages ? s'interrogea Eanur. Mon cher Thulkan, ne prendrions-nous pas le temps de nous préparer un peu mieux ? Afin d’éviter toute situation indélicate ? » Je devais bien reconnaître la justesse de ses propos. La prudence nous faisait défaut, bien trop souvent. D'autant plus que nous allions avancer à l'aveuglette, sans savoir quoi chercher, ni où.
« Et bien nous improviserons tout en restant discrets.
— Discrets ? C'est vrai qu'il semble que nous ayons les compagnons appropriés pour ce genre de mission », répondit Eanur en regardant Arkady et Seraphina. Puis son regard se posa sur moi, comme un geste calculé et gorgé de dédain. « Enfin, il en est certains sur lesquels j’émettrai de gros doutes.» Un « Chien galeux ! » me resta au fond de la gorge, mais j'eus le bon sens de contenir ma réponse et de ne point céder à ces honteuses provocations.
« Et bien, je pourrais toujours faire diversion, ou bien même me mêler à cette populace des plus hétéroclytes, afin de vous dégager une voie royale. Qu'en dis-tu, Elfe ?
— Du moment que vous ne nous mettez pas en danger, ni sur mon chemin... Nain.»

Nous partîmes ainsi à l'aventure, à la suite de la cape sombre et d'améthyste de Thulkan. Aucun d'entre nous ne semblait véritablement apeuré de s'élancer ainsi dans l'inconnu. A raison, si nous ne tentions rien de stupide, quel mal pourrait nous tomber dessus ? Enfin, "quel mal" autrement plus inquiétant que tout ce que nous avions déjà affronté par le passé. Si les regards de mes camarades semblaient aussi assurés, si nos démarches ne démontraient point la moindre hésitation, c'était à cause des cruelles missions de l'Eau Noire qui avaient forgé et taillé nos corps et nos esprits dans la plus solide des pierres. Je me sentais bien entouré. Une nasse de cheveux blonds vint me fouetter le visage, alors qu'Eanur me dépassait en virevoltant. Plus ou moins bien entouré, devrais-je dire.

Je découvris pour la première fois les passerelles de bois qui serpentaient dans la ville, comme des milliers de veines faisant battre le cœur de Sartosa au rythme des échanges d'argent, de poignées de main et d'insultes. De mes courtes jambes, je rattrapai le reste de la troupe qui s'était déjà arrêtée. Apparemment, la boussole pointait non point les docks ou les rainures et chemins de traverse, mais tout simplement l'océan. En voilà une belle nouvelle, pour nous qui étions sans vaisseau.

Subitement, nous fûmes téléportés comme par magie sur le toit d'un bâtiment. Je reprenais mes repères tant bien que mal, et me tournai alors vers Thulkan:
« Pourquoi t'as fait ça, sans prévenir ?
— Mais c'est pas moi ! »
J'entendis alors un ricanement à la tonalité bien trop familière. Nous nous retournâmes toutes et tous vers vers l'Elfe blond. « Ne voyons-nous donc pas mieux depuis ce belvédère, mes amis ? » Oui, en effet, je voyais de mieux en mieux la folie qui brillait au fond des prunelles de ses yeux.

« Il nous faut un bateau de toute évidence, lâcha Thulkan.
— Peut-être pourrions-nous faire appel à..., commença Arkady.
— Et comment comptez-vous le naviguer, de toute évidence, ce bateau ? le coupa Eanur. Personne ici ne semble avoir le pied marin ni la poigne d'un capitaine.
— Sartosa doit regorger de mercenaires et marins prêts à prendre la mer pour deux trois sous, suggéra Seraphina.
— Voilà, dit Thulkan, avant de disparaître de nouveau par enchantement.
— Et avec quel argent irons-nous payer ces forbans ? » demandai-je à Seraphina, qui resta muette face à ma question, et détourna le regard. Le vieux prêtre Kislevite leva la main pour attirer notre regard.
« On pourrait faire appel à ce pirate que connaît bien l'Eau Noire, ce…
— Mais que vois-je ! » s'esclaffa Eanur, coupant Arkady d'une manière si abrupte que je commençais à soupçonner une surdité aiguë. Il pointait les docks, et au bout de son doigt, une silhouette sombre venait de réapparaître avec un bâteau. La fameuse diablerie de Thulkan, qui n'en démordait jamais pour me surprendre.
« Allez, sautons-donc retrouver Thulkan et amarrer au plus vite » s'écria Eanur. J'allais me proposer de le pousser directement par dessus bord pour lui faciliter la descente du toit, mais il me devança, et disparu. En toute agilité, Seraphina et Arkady sautèrent à la suite.

Il ne restait plus que ce bon vieux Olgierd, que personne n'aurait daigné aider ! La dernière fois que j'avais sauté de plusieurs mètres de haut, la chute n'avait point été indolore, et je m'étais alors trouvé inapte à chasser l'ennemi. Nous, les Nains, aimions rester près du sol pour une bonne raison…

Je trouvai le meilleur endroit pour sauter, pris un peu d'élan, un peu trop même, et m'élançai, armure lourde cliquetante et cri de combat digne de faire pâlir un minotaure. Je pensai alors sentir le bois des passerelles craquer sous l'impact de mon poids, mais tout ce que je reçus ne fut que de la flotte jusqu'au cou. A cause de mon équipement, et surtout, de mon énorme barbe toute gorgée d'eau, je ne tarderai point à sombrer au fond des canaux de Sartosa.

Quelle fin misérable.

Mais je n'eus point le temps de perdre espoir, car je sentis une main s'agripper à mon bras droit. Seraphina. Elle ne manquait point de courage pour une humaine si frêle. Par contre, elle manquait cruellement de force. Lorsque je tentai de m'extirper de l'eau en tirant sur son bras, il ne fallut point longtemps avant qu'elle ne céda et tomba dans la flotte à mes côtés. Au moins, allions-nous partager cette fin misérable. N'était-ce point là le motus de l'Eau Noire ? Unis nous sombrons ?

Soudain, l'eau s’agita tout autour de nous, puis se déplaça en cercles concentriques dont nous étions le cœur. De plus en plus vite, de plus en plus fort. Nous étions prisonniers d'un syphon qui aspirait l'air et le recrachait sous forme de bulles sporadiques. Le syphon prit alors vie, et nous fûmes éjectés de l'eau par un gigantesque bras aqueux, qui nous déposa de nouveau sur le bois ferme. Allongé sur le sol, je me relevai à 4 pattes non sans douleur, et ce que je vis sous mon nez me glaça le sang: une paire de pieds qui battait follement le sol, marque manifeste d'une patience à ses limites. Je relevai lentement les yeux pour croiser ceux de Thulkan, et le remerciai platement. « Mais quelle plaie celui-là ! Comme si on avait du temps à perdre ! ». Au temps pour moi: Unis nous Triomphons, Divisés nous sombrons.

« Avec le cirque du Nain, la mission discrétion est un bel échec. Et nous n'avons toujours pas d'équipage ni de capitaine à se mettre sous la dent, constata Eanur.
— Camarades, camarades ! Il est là, notre capitaine, nul besoin de chercher ailleurs ! s’égosillait Arkady, en pointant du doigt un vieux marin à la barbe brune et à la gâchette extraordinaire.
— Qui est-ce ? demandai-je.
— C'est Black Baud, Olguerd. » Je fis fî de la mauvaise prononciation, sûrement la façon Kislévite de prononcer mon prénom.

Notre petite troupe s'avança à la rencontre du capitaine, dont l'extraversion et l'accent bretonnien bien marqué m'esquissèrent un soupçon de sourire. « Oh yeah, brand new faces que je vois. Qui avons-nous là ? » Et ainsi nous eûmes l'infime honneur de recevoir des sobriquets de sa part: j'étais Little, Thulkan Darky, Seraphina Missy, Arkady Old man, et enfin, Eanur Blondy. Peut-être garderai-je en tête ce surnom.

Les présentations faites et les verres de rhum descendus pour célébrer cette réunion -sans Emma dans les parages, je pouvais bien me prendre un petit doigt-, Thulkan lui expliqua qu'il avait besoin d'aller en mer, tout en faisant bien attention de dissimuler l'existence de la boussole. Bien que le corsaire était un support de grande valeur pour la compagnie, on ne pouvait nier sa nature profonde de forban. Il ne fallait jamais faire preuve de négligence avec ceux qui n'appartenaient point à l'Eau Noire. Puis, au sein même de la compagnie, la confiance était un combat de tous les jours qui se méritait à la longue. Seraphina en savait quelque chose.

Le navire de Baud prit la mer, sous les directives de Thulkan. Par une triangulation géospatiale suggérée par Eanur, nous pûmes identifier la latitude et la longitude exactes de ce que nous cherchions sans avoir à foncer dedans. Je dus reconnaître l'ingéniosité du plan, et que somme toute, il n'y avait point que de la poésie qui sortait de sa bouche.

Les projections sur une carte papier nous indiquèrent notre destination: une île. « Fucking no way, guys, lâcha le corsaire, et nous le regardâmes comme s'il venait de lâcher bien plus qu'une phrase, attendant de plus amples explications. Listen, c't'île là… Fucking cursed ! Maudite j'vous dit. Même les piafs s'en approchent pas. » 

Le bon sens nous aurait fait revenir vers Sartosa, chercher du renfort, mais il n'était point question de faire marche arrière, ni pour Thulkan, ni pour ses laquais. On négocia afin de la voir de nos propres yeux. De toute évidence, si personne ne s'en approchait, elle ne devait point être habitée, cette maudite île ! Black Baud s'enfila 3 grosses gorgées de rhum afin de trouver la motivation que nos mots avaient échoué à lui apporter.

Austère. Sombre. Éteinte. Balayée par le vent. Aux falaises escarpées. Ce n'était point le genre d'île sur laquelle on souhaiterait passer ses derniers instants. Et les deux temples de Stormfels qui se faisaient face au sommet de l'île n'enlevaient en rien la monotonie et l'aura terne du paysage. Je vis alors que nos Elfes et Arkady, tous trois sensibles à l'occulte, se sentaient oppressés. Une présence magique et surnaturelle semblait peser sur leurs épaules, comme si l'air était épais, lourd, et difficile à respirer.

Détournant le regard de mes camarades, je fixai l'île: nul endroit où accostait. Elle était entourée d'une ceinture de pierres et de racines d'arbres. « Rapprochez-nous de ces racines, capitaine, intima Eanur. Je vais dialoguer avec ces arbres. » On oubliait souvent que la Nature les avait dotés de vie, tout autant que les Karaz Naines. C'était tout un nouveau monde qui s'ouvrait à ceux qui savaient écouter le silence de leur environnement.

L'Elfe nous raconta les visions qui venaient à lui: des Hommes-requins, cherchant des pages dont ils avaient le plus grand besoin… Et qui se trouvaient encore sur les lieux. Arkady se leva subitement, le pied ferme. « Messieurs, madame, nous n'avons pas le choix ! C'est un devoir moral que de débarrasser le monde de la vermine. Nous devons éliminer ces cultistes de Stormfels ! » Il n'en fallut point d’avantage pour motiver Thulkan qui ne devait penser qu'à ces fameuses pages désormais. Il récupéra une corde d'amarrage, et s'éleva par magie dans les airs afin d'escalader l'imposante falaise de plus de six mètres de haut. Nous grimpâmes chacun à notre façon, et ne tardâmes point à remonter vers le sommet de l'île, dans la plus grande discrétion, suivant de nouveau la direction de la boussole. Black Baud, quant à lui, avait préféré attendre notre retour.

Nous parvînmes sans soucis au centre de l’île, à la croisée des chemins entre les deux temples. Nul ne pouvait les manquer: nos ennemis bavardaient à grande gueule à l'intérieur du Temple Ouest. Tandis que Thulkan et Arkady attendirent auprès de la porte de ce temple, nous autres allâmes fouiller discrètement l'autre, où le silence était roi. Peut-être étaient-ils tous deux liés par une galerie souterraine ? Peut-être abritait-il d'autres créatures dont il fallait nous méfier ?

Mes camarades, voleurs professionnels, démontrèrent leur qualité à ouvrir la porte sans le moindre bruit, révélant alors un symbole de Stormfels sur le sol, au pied d'une statue des plus inquiétantes. Sentant un léger courant d'air passer sous la pierre, nous la poussâmes pour révéler une pièce souterraine, qui semblait s'enfoncer profondément au loin, en direction de l'autre temple.

Eanur nous fit signe d'attendre: il fallait informer Arkady et Thulkan, afin de ne point nous séparer. Il tenta le langage des signes à distance, mais les signes furent vraisemblablement mal interprétés, car Eanur se mit à rouspéter avant de foncer auprès de son homologue Elfe. Avec Seraphina, nous n'eûmes point besoin de nous rapprocher pour profiter de la scène de ménage spectaculaire, que Black Baud devait certainement entendre depuis son bateau.

La porte du temple Ouest s'ouvrit alors. Cinq immondes créatures en sortirent, monstres humanoïdes à tête de squale ou de poulpe. Par la barbe de Grungni, mais avec quoi donc leurs mères avaient-elles copulé ? Quelles positions permettaient une telle immondice ? Que... « Olgierd ! » La voix de Seraphina me ramena sur le moment présent, loin des vicissitudes de leurs vies et des réflexions métaphysiques à leur sujet.

L'homme-poulpe tenait dans sa pince une feuille blanche.

Il était l'heure de passer à la soupe de poisson, et de faire rugir mon marteau. Le combat ne dura que le temps de quelques battements de coeur, Arkady déchainant sa justice divine sur leur chef à tentacules. Tandis que je récupérais la feuille sur son cadavre, les autres attrapèrent un fuyard, qui eut tôt fait de mettre fin à ses jours. Tout comme Eanur avait interrogé un arbre, Thulkan interrogea un cadavre. Mais celui-ci se révéla fort avare d'informations utiles.

Ainsi prit fin notre courte escapade à la recherche d'une nouvelle page blanche. Que de surprises et de sueurs froides pour récupérer un tel artéfact. Aujourd'hui, les pages ne valaient point grand-chose, mais qui sait, peut-être demain seraient-elles la réponse à une question vitale.

Je m'endormais doucement sur ces pensées. Chaque jour dans l'Eau Noire était une nouvelle page d'aventure qui s'écrivait. Chaque nuit préparait l'aube d'une nouvelle quête nous poussant à explorer l'inconnu et repousser les limites, à la fois spatiales et personnelles. Mes paupières se fermaient tout doucement à l'imagination des aventures à venir. Puis je rouvris subitement les yeux, conscient d'une chose affligeante.

J'avais oublié d'acheter ma caisse à outils. Et merde.