1. Journals

(S02/Ep063) L'équinoxe

October 4, 2026
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Membres : Tasaria la Valselame, Yao, Linus Crowleyet Aeria Athathwyth


Laurelorn avait quelque chose d’étrangement paisible. La forêt respirait au rythme du vent. Même le silence paraissait différent : plus profond, plus ancien. Et pourtant, malgré toute cette beauté, je me surprenais à m’ennuyer. J’avais besoin de mouvement, de rires trop forts, de rencontres imprévues, de musique et de disputes idiotes qui finissent en histoires qu’on raconte pendant des années. 

Alors j’avais trouvé de quoi occuper mon esprit. Si je devais rester ici, autant en profiter pour apprendre. Les histoires elfiques avaient de quoi nourrir ma curiosité. Je posais des questions dès que l’occasion se présentait, parfois trop, sans doute. Mais je ne pouvais pas m’en empêcher. Les histoires avaient ce pouvoir de faire vivre des mondes en quelques paroles et de préserver la mémoire de ceux qui n’étaient plus là. Pourtant, malgré mes questions et toutes ces histoires que je m’efforçais de retenir, mon esprit revenait toujours au même endroit.


    Hilde Weitz (Morte).


Il m’arrivait encore de vouloir lui raconter quelque chose, une remarque sur les elfes ou une absurdité croisée sur notre chemin. Et chaque fois, c’était comme si quelque chose se dérobait sous mes pieds.


     Hilde était morte.


Elle était la première des compagnons à tomber au combat. Avant elle, la mort avait toujours été une possibilité. Nous savions tous que nous pouvions y rester, mais savoir qu’une chose peut arriver et la vivre sont deux expériences bien différentes. Le monde lui n’avait pas ralenti. Les arbres continuaient de pousser, les oiseaux de chanter et les elfes de raconter leurs légendes. Je découvrais qu’on pouvait continuer à rire, à parler, à danser, tout en portant quelque chose de lourd au fond de soi. Je ne savais pas encore quoi faire de cette douleur, ni si elle finirait un jour par s’apaiser. Je savais seulement qu’il manquait désormais quelqu’un à la Compagnie et que cette absence avait aussi laissé un vide en moi. 


Ce matin-là, en rejoignant la salle commune, j’avais pris un peu plus de temps que d’habitude devant mon miroir. J’avais dessiné mon maquillage avec soin, comme à mon habitude, avant d’y ajouter une petite étoile sous l’œil. Discrète, presque insignifiante, mais elle était là et je savais pourquoi. Pour Hilde.


Je n’avais pas trouvé de grands mots pour parler de sa mort, ni de manière de combler son absence. Alors je lui avais fait une place sur mon visage, là où je pourrai la voir chaque fois que je croiserai mon reflet. Une étoile pour celle qui avait rejoint les nôtres, une façon de ne pas la laisser disparaître tout à fait. Peut-être aussi un rappel : nous étions encore là, et il nous restait des choses à accomplir.


J’ai poussé la porte de la salle commune avec un sourire, essayant de retrouver un peu de cette légèreté qui me ressemblait tant. Je n’avais pas l’intention de laisser le chagrin prendre toute la place. Après tout, même lorsqu’une étoile vient peupler le ciel, il faut bien continuer à danser.

J’ai retrouvé Aeria, Yao et Crowley. Nous avions dû nous mettre en route rapidement vers l’orée de la forêt, où nous devions retrouver un ancien contact de la Compagnie. Nous étions partis sans davantage d’informations, comme cela arrivait parfois. La nuit commençait à tomber lorsque nous avons finalement établi notre campement.


Je me suis retrouvée autour du feu avec les trois membres du Couteau Fantôme. Une troupe hétéroclite discrète et particulièrement douée qu’il était assez rare de voir réunie depuis leur arrivée dans la Compagnie. Pourtant je ne me sentais pas étrangère à ce petit groupe. Leur manière d’être, leurs compétences et leur façon d’aborder les choses m’intriguaient autant qu’elles me plaisaient.

Nous avons commencé à discuter de tout et de rien, histoire de faire passer le temps en attendant notre fameux contact. C’est finalement Yao qui a mis les pieds dans le plat en me proposant, sans détour, de rejoindre le Couteau Fantôme. Aeria sembla approuver l’idée mais Crowley se montra plus réservé. Mon allégeance envers Audrey Klingersuffisait à éveiller ses soupçons, et je pouvais difficilement lui reprocher de se poser des questions.

La proposition m’a laissée avec plus de questions que de réponses. Protéger le peuple, agir dans l’ombre, frapper là où les autres ne le peuvent pas… Il y avait quelque chose dans cette idée qui me parlait. Je n’étais pas une sainte et je n’avais jamais prétendu l’être. Je savais me montrer discrète quand il le fallait, mentir lorsque la situation l’exigeait et planter une lame sans avoir besoin de faire un discours avant. Alors, oui, je comprenais pourquoi ils avaient pensé à moi.

Mais il y avait Klinger. C’était bien là que les choses se compliquaient. Mon allégeance n’était pas une simple affaire de principe que je pouvais ranger dans un coin lorsqu’elle devenait encombrante. Klinger comptait pour moi et cela pesait dans la balance. Et si un jour ses intérêts entraient en conflit avec ceux de la Compagnie, qu’est-ce que je ferais ? La question me dérangeait, justement parce que je n’avais pas de réponse. J’ai gardé mes doutes pour moi, sans pour autant balayer leur proposition. L’idée de rejoindre le Couteau Fantôme avait fait son chemin dans mon esprit et je comptais bien y réfléchir. Je devais encore comprendre ce que je serais prête à sacrifier et surtout pour qui.


J’aimais la Compagnie. Plus que je ne l’aurais cru probablement. Ces idiots avaient fini par prendre une place dans ma vie que je n’avais pas vraiment prévu de leur laisser. Depuis la mort d’Hilde l’idée de perdre encore l’un des nôtres avait quelque chose de particulièrement difficile à accepter. Nous pouvions plaisanter nous chamailler et nous reprocher nos erreurs mais lorsqu’il fallait se battre je savais pour qui je me tenais debout.


La conversation a fini par prendre un tour plus léger. Du moins c’est ce que je croyais. Nous attendions toujours notre contact et j’avais comme l’impression que notre soirée n’avait pas fini de nous réserver quelques surprises. Juste au-dessus d’Aeria un filin commençait à descendre avec une forme humaine suspendue à son extrémité. Crowley a réagi presque directement. Il a tiré sur la corde pour faire descendre cette silhouette mystérieuse de sa branche.


Résultat : un homme affalé au sol avec toute la dignité d’un sac de pommes de terre mal ficelé. J’avais déjà connu des entrées en scène plus convaincante


Aeria avait immédiatement sorti de quoi le découper avant de suspendre son geste. Il faut dire que reconnaître son frère au dernier moment, ça aide généralement à calmer les envies de meurtre. Et c’était donc Arkly Athathwythqui venait de nous tomber dessus.

Je dois reconnaître que j’avais du mal à faire coïncider le personnage qui se tenait devant nous avec la réputation qui le précédait. Il avait quelque chose de… benêt. Voilà, le mot était trouvé. Il parlait, gesticulait et expliquait ses affaires avec un naturel presque déconcertant, comme si nous étions tous réunis autour d’une table pour discuter du prix des navets. J’avais beau essayer de voir la légende derrière le personnage, je peinais à la distinguer. Cela dit, je me méfie des gens qui ont l’air idiots. Parfois, ils le sont réellement. Parfois, ils ont simplement compris que les autres les sous-estiment plus facilement ainsi. Il suffisait de regarder Yao certains jours pour savoir que les deux n’étaient pas incompatibles.

Mais Arkly n’était pas venu seul. À ses côtés se tenait une créature immense, un griffon dont la présence suffisait à me faire reconsidérer l’idée de m’approcher trop près. Il y avait quelque chose d'étrangement humain dans son regard, une intelligence qui dépassait celle d'une simple bête. Arkly nous expliqua qu'il s'agissait d'Edelweiss, le compagnon d'Alys Syrasse. Si Edelweiss était toujours en vie, alors il restait une possibilité qu'Alys le soit aussi. Je n'avais pas besoin qu'on m'explique ce que cela représentait pour la Compagnie. Même sans connaître tous les détails de leur histoire, je savais qu'un lien pareil ne se brisait pas si facilement.

La créature était impressionnante, immense, fière, avec cette présence qui vous rappelait immédiatement que vous n'étiez probablement pas au sommet de la chaîne alimentaire. Je comprenais assez bien pourquoi Crowley semblait peu enthousiaste à l'idée de se retrouver trop près d'elle. Pour être tout à fait honnête, je n'étais pas non plus particulièrement pressée de lui caresser les plumes. Je tenais à mes doigts et je n'avais aucune envie de vérifier si Edelweiss les trouvait à son goût.

Aeria connaissait déjà le griffon et Yao ne semblait pas non plus découvrir son existence. Je me suis donc contentée d'observer, silencieuse pour une fois, en essayant de comprendre ce que cette apparition impliquait réellement. Arkly lui, semblait sincèrement heureux de retrouver sa sœur. Il y avait quelque chose de touchant dans ces retrouvailles, même si elles avaient commencé par une chute dont il se serait probablement bien passé. Mais nous n'avons pas eu le loisir de nous attarder longtemps sur ce moment. Les retrouvailles ont rapidement laissé place à la raison de sa venue.


Il voulait retrouver Alys. Elle avait été capturée par les sœurs du Clan Trempesang, et Arkly cherchait désespérément une piste pour la retrouver. Je ne comprenais pas tellement l’engouement autour de cette traque qui a mon sens était désespérée, ça faisait des mois que son amie avait été capturée.

L’ancien lieutenant nous indiqua sa piste, le dernier homme à l'avoir vue Alys serait Alwin Holters. Un nom qui à lui seul, réveillait suffisamment de mauvais souvenirs chez certains membres de la Compagnie pour gâcher une soirée entière. Crowley avait notamment de bonnes raisons de se méfier. La marque sur son bras n'était pas un détail qu'on pouvait ignorer, surtout sachant que Holters en était à l'origine. Jusqu'ici, elle ne s'était jamais activée mais cela ne signifiait pas qu'elle était inoffensive pour autant. Yao s'inquiétait de la possibilité que Holters puisse prendre le contrôle de Crowley s'ils venaient à se retrouver face à face. Et je ne pouvais pas vraiment lui donner tort.

Je n'aimais pas l'idée qu'un homme puisse avoir une telle prise sur l'un des nôtres, même sans que celui-ci en ait conscience. Une marque silencieuse, une menace en sommeil, quelque chose qui pouvait se réveiller au pire moment et transformer un compagnon en danger pour les autres. C'était le genre de problème qu'on ne pouvait pas régler en plantant simplement un couteau dans la gorge du responsable. Enfin, pas sans risquer de perdre Crowley avec lui.


 Arkly nous demanda de nous faire remarquer dans un petit village où il avait détecté la présence de sbires d’Holters. Nous avons demandé à discuter tous les quatre sans l’elfe. Crowley était déterminé depuis qu’Arkly avait prononcé le nom d’Alwin Holters. Yao et Aeria le suivraient jusqu’au bout par amitié. Cependant je ne pouvais pas m’empêcher de soulever un point important. Cet homme était un changeforme et comme Crowley l’avait dit il avait passé des années à le traquer. Tout cela me paraissait trop simple. Trop facile.


 Je savais que la magie d’Ulgu était présente à Laurelorn ces derniers temps et j’ai partagé mes doutes avec mes compagnons. Et si Arkly était Holters lui-même ? L’idée méritait au moins qu’on s’y attarde. Pourtant mes camarades ont balayé cette possibilité presque aussitôt. Nous n’avons pas perdu davantage de temps et nous nous sommes mis en route vers le petit village.

Dunkelbach nous a accueillis avec des chants, des rires et une agitation qui contrastait agréablement avec les inquiétudes que nous avions ramenées de la forêt. Le village célébrait l’équinoxe et, pour une fois, il y avait autre chose à regarder que des arbres menaçants, des pistes douteuses ou les mines renfrognées de mes compagnons. De la musique, des gens qui dansaient, un grand feu autour duquel tout le monde semblait s’être rassemblé… Voilà qui était déjà beaucoup plus intéressant. J’ai senti mon humeur remonter presque aussitôt.


Si le but était de se faire remarquer, autant le faire correctement. Je n’allais certainement pas rester plantée dans un coin à attendre qu’un sbire d’Holters décide de venir nous saluer. J’ai attrapé Aeria et l’ai entraînée vers le feu avant qu’elle ait le temps de trouver une excuse. Il fallait bien commencer quelque part, et danser au milieu d’une fête me semblait être une excellente manière d’attirer les regards sans avoir l’air de chercher des ennuis. Enfin, pas tout de suite.


    La musique a fait le reste. J’ai rejoint le cercle, frappé dans mes mains au rythme des tambours et laissé mes pieds trouver leur place entre les autres danseurs. J’aimais cette énergie. Les sourires, les voix qui se mêlaient, les gens qui se laissaient entraîner sans se demander si leur voisin était un noble, un artisan ou un parfait inconnu. Il n’y avait que la musique, les flammes et cette joie simple d’être ensemble.

J’ai tendu la main à une première personne, puis à une deuxième, entraînant dans la danse ceux qui acceptaient de me suivre. Je tournais, riais, encourageais les plus timides à nous rejoindre et lançais quelques regards provocateurs à ceux qui hésitaient encore. Quand un villageois a fini par se laisser entraîner malgré ses protestations, j’ai considéré cela comme une petite victoire personnelle. Il ne lui en fallait pas beaucoup pour se prendre au jeu, finalement !


Aeria m’accompagnait dans cette entreprise avec un enthousiasme appréciable. Elle applaudissait, encourageait les danseurs et me soutenait à chaque nouvelle tentative pour agrandir notre cercle. Mais elle gardait aussi un œil sur le reste de la Compagnie. On pouvait profiter d’une fête sans oublier pourquoi nous étions venus.


De l’autre côté du village, Yao avait trouvé une autre manière de se faire remarquer : un bras de fer contre le forgeron du coin. Je n’ai pas assisté à toute la confrontation, mais j’ai suffisamment aperçu la scène pour comprendre que le pauvre homme n’avait probablement pas prévu de passer sa soirée à mesurer sa force à celle d’un guerrier pareil. J’aurais volontiers encouragé Yao, mais j’étais occupée à empêcher deux danseurs de se marcher dessus. Chacun son champ de bataille, après tout.


Puis, en continuant à tournoyer, j’ai aperçu Crowley, qui avait préféré garder la tête froide. Il s’était dirigé vers l’église et discutait avec celui qui semblait être une figure importante du village : Ludwig Eisenhardt, si j’avais bien compris. Le bourgmestre était également prêtre, ce qui devait lui donner suffisamment de responsabilités pour ne pas s'ennuyer.

Je ne savais pas ce qu’ils s’étaient raconté. Je savais seulement que, lorsque nous avons fini par nous retrouver, quelque chose semblait avoir changé dans l’attitude de Crowley. Une phrase prononcée par le prêtre avait suffi à faire réagir la marque sur son bras, lui arrachant visiblement un frisson.

Je n’aimais pas ça. Et à voir la tête des autres, je n’étais pas la seule.


La fête continuait pourtant autour de nous. Les flammes crépitaient, les villageois riaient encore et la musique couvrait presque tous les bruits de la soirée. Pendant un instant, j’ai cru que nous pourrions profiter de cette accalmie avant de reprendre notre enquête.


Puis des cris ont retenti au nord.

L’ambiance a changé si brutalement que j’ai d’abord eu du mal à comprendre ce qui se passait. Les hurlements ont remplacé les chants. Les villageois ont commencé à fuir dans toutes les directions, abandonnant leurs boissons, leurs instruments et les réjouissances de l’équinoxe. Le cercle de danse s’est disloqué en quelques secondes. Là où nous avions trouvé des sourires et de la chaleur, il n’y avait plus que la panique.

Des chevaliers du Chaos surgissaient de toutes parts. Ils ne semblaient avoir que faire du peuple qui se dispersait autour d’eux. Leur cible, c’était nous. Je n’ai pas eu besoin qu’on me dise quoi faire. Mon regard a cherché les autres, vérifiant où se trouvaient Aeria, Yao et Crowley. Ce dernier s’est laissé emporter par la foule pour gagner une ruelle et se mettre à couvert. J’ai décidé de prendre de la hauteur, grimpant sur un toit juste au-dessus de lui. De là, je pourrais surveiller les mouvements des assaillants et intervenir si nécessaire. Enfin, c’était le plan.


Yao s’est retrouvé dos à dos avec Aeria, face à un adversaire qui semblait décidé à lui faire payer chaque coup. Je l’ai vu frapper avec toute la force qui lui était propre, mais le grand guerrier du Chaos a encaissé ses attaques à deux reprises. Deux coups qui auraient dû faire la différence, deux fois où la malchance s’est acharnée sur notre compagnon au pire moment possible. J’aurais presque pu rire de l’absurdité de la situation si nous n’avions pas été en train de nous battre pour nos vies. J’ai serré les dents.


Mes couteaux s’étaient retrouvés bloqués je ne sais où et je me tenais là perchée sur mon toit, démunie tandis que mes compagnons saignaient sous mes yeux. Je détestais cette sensation. Celle de voir les autres se battre, de savoir qu’ils avaient besoin d’aide et de ne pas pouvoir faire grand-chose depuis ma position. C’est là que ce picotement est revenu. Cette impulsion familière qui me poussait à agir avant même que j’aie eu le temps de réfléchir. Je l’avais ressentie lorsque je m’étais jetée devant Norgrim puis dans la grotte pour protéger Ae’ Olgierd et Sera. Cette espèce de certitude stupide qu’il fallait bouger, maintenant, quitte à en payer le prix ensuite. Alors j’ai sauté du toit.


En pleine chute, j’ai utilisé un parchemin d’illusion pour créer un double de la sœur de Crowley, avant de sortir mon nouveau gadget : le cor de guerre forgé à partir d’une branche de chêne frappée par la foudre. Je me suis glissée aux côtés de Crowley et j’ai soufflé dedans de toutes mes forces.Le son a déchiré le vacarme du combat. Les deux guerriers qui se trouvaient près de nous ont été repoussés par l'onde de choc et l'un d'eux a terminé sa course directement dans le feu de joie. Je dois reconnaître que le résultat avait quelque chose de satisfaisant. Un regard en arrière m’a toutefois ramenée à la réalité. Aeria et Yao étaient en mauvaise posture. Le guerrier dragon saignait abondamment, tout comme Crowley, qui continuait à se battre malgré la douleur. Quant à ma camarade de chambre, elle dansait encore entre les coups, esquivant et ripostant comme elle le pouvait. Il fallait qu’elle tienne. Absolument. J’avais encore tellement de choses à lui faire découvrir. Ce n’était certainement pas le moment de la laisser mourir au milieu d’un village dont elle n’aurait même pas eu le temps de goûter les festivités. 


Crowley a bondi sur un guerrier tandis que mes couteaux revenaient enfin vers moi. Je les ai rattrapés, avant de les lâcher aussitôt dans un juron : ils avaient traversé le feu et étaient devenus bien trop brûlants pour mes doigts. Faute de mieux, j’ai tenté d’imiter Linus en cherchant à enfoncer mes dagues dans les armures des guerriers. Je pouvais toujours frapper, mais ces maudites protections semblaient avoir été conçues pour résister à tout ce que je savais faire.


Yao a encaissé un nouveau coup violent. Crowley continuait de lutter contre la douleur. Aeria enchaînait les feintes et les attaques, essayant tant bien que mal de protéger Yao tout en évitant de se faire submerger. Avelina était venue leur prêter main-forte, perturbant les guerriers et leur compliquant la tâche. Il fallait que tout cela s’arrête. Et vite.


 J’ai rappelé mes couteaux une nouvelle fois, les ai dirigés vers le plus imposant des chevaliers du Chaos et les ai envoyés droit sur lui. Un. Deux. Trois.

Cette fois, mes lames ont trouvé leur cible. Le colosse s’est effondré au sol, libérant enfin Yao de son adversaire. J’ai senti une bouffée de soulagement me traverser. Ce n’était pas terminé, mais au moins, nous venions de nous débarrasser de celui qui nous posait le plus de problèmes. Crowley s’est chargé du dernier guerrier encore au sol qui gigotait dans ses derniers efforts. Il l’a achevé sans un regard avec une froideur qui ne laissait guère de place aux discussions.


Le silence n’est pas revenu pour autant. Les cris des villageois résonnaient encore dans les rues, le feu continuait de brûler et nous étions tous dans un état qui aurait mérité quelques heures de repos.


Pourtant, nous n’avons pas eu le temps de reprendre notre souffle. Crowley s’est soudain mis à courir vers l’autre côté de la place. Interloqués, Aeria et Yao lui ont immédiatement emboîté le pas. Je les ai suivis du regard avant de me lancer à leur suite, essayant de comprendre ce qui pouvait bien lui prendre. C’est alors qu’un bruit sourd a retenti dans le ciel. J’ai levé les yeux et reconnu Arkly, qui venait de nous rejoindre. Lorsque nous avons rattrapé Crowley, celui-ci s’était arrêté. Il nous a expliqué qu’il avait aperçu Holters. Enfin, pas exactement lui mais quelqu’un dont il avait reconnu le sourire. Ce détail semblait suffire à le mettre dans une colère noire.


Je pouvais difficilement lui en vouloir. Après tout ce que cet homme lui avait fait, je pouvais imaginer ce que cela représentait de croire qu’il était enfin à portée de main, pour finalement le voir disparaître à nouveau. Il y avait dans son expression quelque chose de plus profond que la simple frustration d’avoir perdu une piste. C’était la colère de celui qui avait déjà trop attendu, trop subi, et qui se retrouvait une fois encore à courir derrière son bourreau.

Je n’ai pas cherché à le retenir ni à lui faire la morale. Nous avions tous nos fantômes, et certains étaient plus difficiles à semer que d’autres.


**


Le retour à l’Eau Noire se fit dans une humeur bien plus silencieuse que notre départ pour Dunkelbach. La fatigue, les blessures et cette nouvelle piste qui nous avait filé entre les doigts pesaient sur chacun de nous. Je laissai les autres retrouver leurs habitudes, préférant traîner un peu dans les couloirs de notre repaire. J’avais besoin de marcher, de réfléchir, de laisser les événements se remettre en place dans ma tête. Mes pas me menèrent finalement jusqu’à la serre. Je déambulai entre les pots, effleurant distraitement quelques feuilles du bout des doigts, jusqu’à ce qu’une fleur attire mon regard. Un tournesol. Je m’arrêtai devant lui. Sa grande tête jaune se dressait vers la lumière, comme s’il n’avait jamais entendu parler des mauvaises nouvelles, des compagnons perdus ou des ennemis qui nous échappaient toujours au dernier moment. 


Je m’approchai, penchai légèrement la tête et observai la fleur sous toutes ses coutures. Peut-être que sans le savoir je venais de trouver la réponse à une question qui me trottait dans la tête. Je jetai un dernier regard vers cette fleur avec ce petit sourire que mes compagnons auraient sans doute appris à redouter.


— Eh bien… pourquoi pas ?