Membres : Olgierd Poigne Froide Thulkan Arawynn Aeria Athathwyth
Je m'en souvenais encore comme si cela s'était passé hier.
Tout avait commencé par des alertes venant des sentinelles, postées à différents points stratégiques dans la montagne. Puis à ces signaux étaient venus se mêler des grognements, bestiaux, violents, enragés. Et enfin, des cris de lutte, de souffrance et de plainte. J'avais entendu les ennemis avant de les voir arriver. Zhufbar était attaquée par une horde d'Orques putrides et malveillants.
Notre merveilleuse cité, puissante et des plus avancées technologiquement, était entourée de ces immondes créatures. Comment avions-nous pu être pris de court comme cela ? Pourquoi tant de vaillants Nains se faisaient étripailler devant mes yeux ? Seul un fou aurait pu dire que nous étions bien préparés à ce genre de situation. Et je devais en être un, avant cette attaque sur notre territoire, car je mis du temps à réagir et organiser la défense devant la Grande Porte de Zhufbar.
"MURS DE BOUCLIERS", lançais-je à mes petites crapules de soldat. Il n'y avait point plus solide pour encaisser qu'un mur de boucliers Nain, composé de gaillards courts sur pattes, chacun aussi solide qu'une Karaz. On avait beau être une vingtaine de vaillants combattants, ce fut loin d'être suffisant face à ce déferlement de rages et de géants tout en muscles. Nous perdions du terrain si vite. Certains s'étaient fait propulser en dehors de notre formation, gisant désormais contre un mur couvert de leur sang. D'autres avaient réussi à tuer quelques Orques, avant de se faire eux-mêmes avoir. Paix à leurs âmes.
En haut des murailles, sur les Tours de Guet qui marquaient l'entrée vers le hall où se tenait la Grande Porte, je vis que les Arbalétriers étaient en place. Je leur gueulais de tirer sur ces ordures qu'on tentait tant bien que mal de contenir dans notre mur de bouclier. Mais leurs carreaux ricochèrent, faisant à peine plus de dégâts qu'une sarbacane de marmot. Quelle diablerie était-ce ? Je n'eus point le temps de trouver réponse à cette question, que je me faisais moi-même attaquer. La première ligne de défense était tombée, et je n'allais point tarder à suivre.
Puis j'entendis l'appel de repli: "Olgierd ! Olgierd ! Replies-toi !".
La Porte était ouverte, quelle folie ! Mais la folie aurait été de rester face à cette mort certaine. Je me retrouvais à faire le choix cornélien d'abandonner mon bataillon à une mort certaine pour sauver ma peau, ou de me battre moi-même jusqu'à la mort. Parfois, il vaut mieux se montrer lâche, car un Nain mort n'est rien de plus qu'un cadavre, un souvenir, incapable de protéger les siens... ou de les venger.
----------------
"Olgierd ! Olgierd ! Réveille-toi!" entendis-je. Quelqu'un me secouait le bras, tentant de me ramener à la réalité, au moment présent. Je relevais la tête de la table, le front marqué par les rainures du bois, et ouvrais les yeux. Tout était flou autour de moi. Je reconnus néanmoins les contours de la taverne, et l'odeur âcre de transpiration qui émanait de la personne à mes côtés. C'était Morritz La Poche, le barman de la Taverne de la La Lanterne Fêlée où je me trouvais en ce moment. Un nom qui s'accordait parfaitement avec mon état du moment: un esprit fêlé, broyant du noir, assombri par les fissures et blessures de son passé.
Cela faisait maintenant un moment que j'avais été libéré de mon serment envers Otto Von Bessemer (Mort). J'avais aspiré à profiter de ma liberté retrouvée, à m'investir pour nul autre que moi-même, à tenter de recoller les morceaux de ce que j'avais détruit à Ubersreik. Par la barbe de Grungni ! Je ne pensais point que ça aurait été si dur de se retrouver seul, sans ami, sans but, dans une cité que je n'avais connu que par la pègre et ses sombres histoires.
Je m'étais autant libéré de mon serment que des barrières que je m'étais forgé, des barrières nécessaires pour garder la face dans ce monde de brutes. Après tant d'années à servir un tyran, en faisant fi de mes émotions, je fus rattrapé par surprise par la nostalgie. Mais aussi par les démons du passé. Des souvenirs amers, du genre qu'on n'oublie jamais et qu'on se rejoue toujours dans sa tête, à se torpiller l'esprit de "j'aurais dû faire ça". Le passé est immuable, il fallait avancer.
Ou alors, comme moi, tenter d'oublier par la boisson. Je dilapidais autant ma bourse que ma réputation dans la bière des tavernes les plus mal famées d'Ubersreik. Je n'étais plus que l'ombre de Poigne Froide.
"P'tin, j't'en ai servi combien pour que tu't retrouves dans c't'état ?" jasa Morritz. Peut-être onze ou douze pintes ? C'était un bon gars ce Morritz il s'inquiétait pour moi, et en même temps, c'était parce qu'il acceptait mes couronnes d'or en échange de sa bibine que je me retrouvais ainsi. Et cerise sur le gâteau, la Lanterne Fêlée restait ouverte jusqu'à l'aube. Et la bière n'était vraiment point chère, sans être pour autant de la pissette. C'était facile de s'y laisser enivrer.
J'entendis alors un remue-ménage dans la taverne. Une petite troupe d'hommes venait d'arriver, menée par un sacré gaillard qui, de ma vue trouble, me paraissait tout autant costaud qu'imbécile, avec son accoutrement semi dénudé. Il me semblait avoir entendu crier mon nom, et je n'eus point à attendre longtemps pour en avoir confirmation. Ces Umgi, que je pouvais désormais compter au nombre de huit, m'entouraient.
Je leur proposai d'un air faussement joyeux de partager une chope avec moi, montrant les chaises vides autour de la table, tout en sachant qu'ils n'étaient point là pour boire. Leur chef rigola tout aussi faussement, se moquant de ma situation, me comparant à un bâtard de chien errant sans valeur. Au fond de moi-même, je savais qu'il y avait une part de vérité. "Tu te souviens de moi, le Nain ?". Devant mon absence de réaction, il exagéra son sourire pour me montrer ses dents. Ah. Il manquait une molaire. Maintenant, je me souvenais de ces félons, de ces racailles que j'avais tabassés pour le compte de Von Bessemer. Ils n'étaient donc point là pour jouer.
----------------
Comment nous arrivâmes à nous battre dehors fut incertain. Certainement un mélange de provocation malavisée de ma part, alors que je tenais à peine sur mes guibolles d'un Morritz qui ne voulait point d'escarmouches dans son royaume d'houblon, et enfin, d'une tripotée d'imbéciles qui étaient venus pour en découdre. Ils se réjouissaient de cette dernière danse que je leur offrais. Aurait-ce été différent si je m'étais abstenu de leur répondre ? J'en doutais fort. Ils avaient faim de vengeance comme un loup affamé a faim de sang et de viande.
Mon équilibre était précaire, et les formes qui m'entouraient étaient pareilles à des volutes de fumée, mouvantes et aux contours hasardeux. Les poings fusèrent alors de toutes parts. Après quelques coups sur la tête et, à ma plus grande honte, de multiples parades ratées, tout se déroba sous mes pieds. En forme et à l'esprit clair, je n'aurais fait qu'une bouchée de ces moins que rien. Mais cette nuit-là, c'était moi le paillasson sur lequel les autres marchaient !
Peut-être que ma pire idée fut de ramper pour m'échapper par la rivière qui coulait non loin. Mais bourré et chargé de ma lourde armure, j'aurais fait un plongeon direct dans les profondeurs oubliées de la Teufel.
Et soudain, mes assaillants se turent. Je crus entendre une voix qui m'était familière. L'intonation et la condescendance de celle-ci ne laissaient point de place au doute: c'était une Elfe. Mes yeux tuméfiés ne me permettaient point de voir, mais mon cœur lui se souvenait.
C'était Aeria, de la Compagnie de l'Eau Noire, que j'avais combattu par le passé.
Je l'entendais parlementer: "Laissez-moi ce Nain et partez sans faire d'histoires". Fallait point s'attendre à ce qu'ils fassent une révérence et s'en aillent. Ces Umgi ne comprenaient que le langage de la force et des armes. Mais au moins, cela eu le mérite de les attirer vers elle, me laissant seul avec deux gardes.
Je gerbai tout mon dû sur les pieds de celui qui se tenait le plus proche de moi. Alors qu'il levait les bras d'indignation et de dégoût, je lui explosai ses bourses d'un uppercut, sans m'empêcher de ressentir un peu de pitié pour lui. Je me sentais ragaillardis, et n'eus point de mal à contrer l'attaque du second, avant de le mettre hors d'état de nuire. Il n'y avait nul besoin de verser du sang ce soir.
L'Elfe était passée sur un autre registre, car elle venait juste de saigner le chef, fidèle à l'instinct tueur des Rôdeurs Fantômes. Elle tenta d'intimider les autres par ce geste, mais ils restaient des imbéciles, du genre à réagir avant de penser à leur vie. Elle en trancha un autre avec la facilité du boucher qui saignait le cochon.
C'est là que je remarquai son acolyte, une silhouette floue camouflée dans la pénombre. J’eus à peine le temps de distinguer un éclair fugace de folie dans son regard, que des flammes commencèrent à naître de ses mains. Il était dangereux. Et sa magie foutrement puissante. La boule d'énergie qu'il envoya consuma sur place un des Umgi, et Aeria fut prise dans le souffle de l'explosion. Il avait tout envoyé cramer, le fou ! Même pour un Nain, ça aurait fait mal.
S'il n'était point allé la soigner de suite, la femme Elfe aurait certainement passé l'arme à gauche. Mais il fallait bien l'avouer, elle méritait une mort plus glorieuse, digne d'une grande combattante.
Cette explosion avait eu le mérite de clôturer le combat, réduisant en cendre jusqu'à la combativité de l'ennemi. L'Elfe sombre avait lancé un sort de capture sur un fuyard pour l'interroger, mais il n’obtint rien d'intéressant. Après tout, ce n'était qu'un groupe de racailles sans ambition qui nourrissait de vieux griefs envers moi…
— Olgierd Poigne Froide, suis-nous, me lança Aeria, remise sur pied, à moitié cramée.
— Bonsoir avant tout, et merci pour ce … sauvetage. Pourquoi devrais-je vous suivre ?
— Nous avons besoin de parler, à la Lune Rouge… me répondit-elle avec dédain.
Je les voyais qui me jugeaient du regard, sur mon état, sur ma race, certainement sur mon passé. Quelle image donnais-je cette nuit là… Mais les Nains honorent ceux qui leur tendent la main, alors j'acceptai de les suivre, pour cette fois-là.
----------------
Nous arrivâmes dans leur QG. De vieux souvenirs d'un autre temps remontèrent à la surface. L'auberge était vide et faiblement éclairée, et malgré l'aspect confortable du lieu, je ressentis comme un malaise me prendre à la gorge. Peut être parce que j'étais jusqu'à peu leur ennemi. Ou alors, c'était juste la binouze qui remontait.
Je n’eus point le temps d'apprécier plus longtemps les lieux que les Elfes m’intimèrent de m’asseoir à leur table. Je faisais face à Thulkan, la fameuse silhouette sombre, mais ce fut Aeria qui me parla directement, avec la franchise de celle qui ne veut point perdre plus de temps.
— La Compagnie de l’Eau Noire est dans le mal. Des compagnons ont disparu, mais le combat continue. Nous avons besoin de nous entourer, de gens forts et d'honneur... Ça m'en coûte de le reconnaître, à cause de ce que tu as fait aux côtés de Von Bessemer… mais la situation nous l’impose. Franz pense que nous avons besoin de toi.
— Qu'aurais-je à y gagner, à m'engager auprès de nouvelles personnes, de nouveaux chefs, qui plus est d’anciens ennemis, alors que je viens tout juste de retrouver ma liberté ?
— Regarde donc l’état dans lequel t’as mis ta liberté… répondit Aeria. Au moins, sous Von Bessemer, tu inspirais le respect. Là…
— Tu pourrais gagner beaucoup d’or, argumenta Thulkan.
— T’entourer de nouveaux compagnons, qui plus est d’honorables personnes, continua Aeria.
— Dont des Nains.
Je sentais qu’ils essayaient de trouver des arguments pour me convaincre, mais ils ne faisaient point d’efforts pour cacher le fond de leurs pensées: un ras-le-bol des Nains de ce cher Thulkan, et une fierté ravalée par Aeria, qui n’acceptait point la situation… Et moi, dans tout cela, où me retrouvais-je ?
L’or, ça n’achetait ni le bonheur ni l’honneur, puis je n’en manquais point pour le moment. Les compagnons, ça me manquait certes, mais ça ne comblerait jamais les pertes du passé. Et pardi ! Il y avait bien des fous dans cette compagnie, on ne savait point sur quel énergumène on pouvait tomber ! Non, j’avais besoin de plus, de redonner de la profondeur à ma vie, qui sortait tout juste d’un néant de quatre ans né d’un serment que je n’avais pu éviter. Si je devais de nouveau m’engager, ce serait en choisissant le bien.
Une petite lumière semblable à une étincelle apparut alors au fond de la Taverne. Un voile de fumée s’échappa de la source. Je distinguai alors une silhouette imposante assise dans le noir. Elle s’approcha de nous, et je reconnus alors cette large moustache soignée avec élégance, et ce tablier.
— Olgierd…
— Franz…
— J’ai tout entendu.
— Et moi, j’ai entendu que tu voulais me recruter.
— Mais ?
— Mais je ne suis point convaincu. Il me manque quelque chose, avouai-je, tout en voyant le regard exaspéré de Thulkan.*
— J’comprends, je le vois, m’assura Franz.
— Pour quelles causes vous battez-vous, réellement ?
— Nous entrons dans une période bien sombre. Personne sera à l’abri, pas même les roublards comme toi et moi qui se morfondent dans leur taverne. La Compagnie de l’Eau Noire se bat certainement pour ses intérêts, mais elle prend les armes face au Chaos qui nous menace. Tu peux t’dire que j’exagère, mais déjà de nombreux Compagnons sont morts pour cette mission. Et le danger est bien réel… Ouais, y’aura de l’or et des compagnons. Mais tu pourras aussi trouver l’honneur de te battre pour une cause juste. Une cause qui dépasse toutes les autres. Olgierd, ton savoir et ton expérience du combat nous seront très utiles. J’suis persuadé qu’on peut te faire confiance. Je t’offre une nouvelle opportunité, une nouvelle vie, à te battre pour Lohner. T’en dis quoi ?
— Pour l’honneur… J’accepte, mais sans serment !
Et je ne compris qu’après coup son trait d’humour. Pour la première fois depuis longtemps, un sourire véritable s’esquissa sur mes lèvres. Un nouveau chemin s’ouvrait à moi, certes tortueux, semé d’embuches et entouré de chaos, mais il était réconfortant, car tout au fond, une petite lumière semblable à une étincelle l'éclairait, promesse d’aventure et de paix avec moi-même.