1. Characters

Léor*

Sorceleur de l'école de la Vipère

Naissance d'un vatt'ghern (1207-1210)


Si nombre de sorceleurs ont vu leur destin scellé par le droit de surprise, les évènements à l'origine de la vocation de Léor sont, eux, bien moins reluisants. Alors qu'il n'avait pas vu passer plus de quatre printemps, Léor vivait dans un camp de rebelles scoia'tael dissimulé en lisière des Montagnes Bleues. Les naissances étant plutôt rares chez les siens, l'ensemble des elfes qui vivaient dans ce campement se chargeait de son éducation, ce qui permettait à ses parents de participer aux guérillas que menaient les rebelles à l'encontre des royaumes humains du Nord.


C'est ainsi qu'il perdit son père très tôt après sa naissance. Sa mère continua de lutter énergiquement au sein de son escouade scoia'tael jusqu'au jour où l'emplacement de leur planque fut découverte par des éclaireurs kaedweniens. Le camp rebelle fut ravagé par un détachement humain et Léor n'échappa au massacre que grâce à la pitié du soldat qui le découvrit dissimulé dans un buisson et n'eut pas le cœur à tuer un enfant. Il lui ordonna de fuir, ce que Léor fit sans poser plus de questions.


Plusieurs jours durant, il erra en lisière des Montagnes Bleues jusqu'à se retrouver à survivre à proximité d'un village kaedwenien au sein duquel il pénétrait la nuit pour y dérober de la nourriture. Rapidement, les villageois songèrent qu'ils étaient infestés par les rats et les victuailles furent scellées hors d'atteinte du jeune elfe qui se mit à tuer des volailles pour survivre. Une nuit, il fut surpris en plein méfait par un veilleur chargé d'enquêter sur l'affaire et à partir de ce moment-là, une véritable partie de cache-cache se joua entre le gamin qui volait pour survivre et les villageois qui s'organisaient pour piéger le "diable bleu", en vain. Il vivota ainsi pendant plus d'un mois avant qu'un étranger ne fasse son apparition au sein du village et ne soit payé par les villageois pour chasser ce monstre qui rôdait autour. Léor, ignorant tout de l'existence des sorceleurs, ne se méfia pas outre mesure de ce nouveau-venu et fut capturé la nuit même par le chasseur expérimenté.


Lorsque ce dernier se rendit compte que le diable bleu n'était qu'un enfant elfe, il le dissimula et annonça aux villageois que leur problème était réglé afin de gagner sa récompense. Il emmena Léor avec lui dans le sud et il le confia au maître de son ordre, Ivar Mauvais-Oeil, maître de l'école de sorceleur de la vipère. Nous sommes en 1223 et Léor est le seul elfe de l'école à endurer l'entraînement exigeant pour devenir sorceleur.


Tortures et poisons (1210-1220)


Au sein de Gorthur Gvaed, l'école de la vipère située dans les profondeurs de Tir Torchair, Léor subit le même entraînement que ses pairs humains, côtoyant la mort au quotidien. Il s'avéra être un élève assidu et plein d'entrain lorsqu'il s'agissait de croiser le fer. Nul doute que l'idée de vengeance animait sa fougue et lorsque son maître le comprit, il modifia la composition des mutagènes qu'on lui administrait afin que Léor ne perde aucun de ses souvenirs passés et conserve sa soif de vengeance intacte. Ivar considérait qu'à l'inverse de ses autres apprentis qui ne deviendraient des assassins accomplis qu'en faisant table rase de leurs sentiments et émotions, la soif de vengeance qui brûlait en Léor serait toute aussi efficace.


L'école de la vipère se targuait d'être visionnaire en formant des sorceleurs autant que des assassins. "Les sorceleurs sont une mauvaise farce, avait un jour expliqué Ivar à Léor. Le but ultime de notre profession est notre autodestruction. En vous formant à tuer humains autant que des monstres, nous vous offrons une opportunité d'avenir dont les autres écoles de sorceleurs ne dispensent pas leurs apprentis. Un jour, ils comprendront que ce métier est voué à disparaître. Ce jour-là, ceux qui pourront s'adapter survivront, les autres seront traqués comme les monstres auxquels ils ont dédié leur existence."


S'il était le meilleur de sa promotion en escrime, Léor ne se démarquait pas davantage lorsqu'il était question de théorie. Il avait parfois du mal à saisir la monstruosité de certaines des créatures qu'il serait amené à tuer mais se sentait à l'aise dès lors qu'il était question d'assassinat humain. Lorsque vint l'heure de passer l'épreuve des herbes, il fit parti des survivants bien qu'on pensa un instant qu'il allait y laisser sa peau. Finalement, lorsqu'il fut prêt, il quitta l'école, pressé de parcourir la Voie. Sa soif de vengeance, finalement grandement atténuée par les mutations subies, était néanmoins toujours présente et si ses émotions et sentiments ne représentaient qu'un vestige de ce qu'ils avaient pu être, il demeurait plus sensible que les tueurs froids qui avaient quitté l'école peu après lui. Nous étions en 1243 et, quelques mois à peine après son départ de l'école, celle-ci était ravagée par les hommes de l'Usurpateur. Léor devait ne jamais y retourner.


Premiers pas sur la Voie (1220-1230)


La première grande chasse à laquelle se livra Léor, quelques mois après son départ de Gorthur Gvaed, fut la traque d'un loup-garou qui terrorisait un village temerien et avait enlevé une milicienne. Il avait décidé d'oeuvrer au sein des royaumes du nord car les siens n'étaient plus les bienvenus dans les grandes villes du Nilfgaard. Il trouva la bête et le combat qui s'ensuivit fut l'un des plus mémorables qu'il eût à mener. Au moment d'achever le monstre, celui-ci se métamorphosa et il se retrouva face à une jeune elfe, tout comme lui, ce qui le perturba grandement et retint son bras au moment de frapper. La créature profita de cet instant de faiblesse pour reprendre sa forme bestiale et lui asséner un coup de griffe qui le défigura avant de s'enfuir. Si la bête ne revint jamais au village, Léor subit cette première grande chasse comme un échec.


Il fut néanmoins acclamé en héros au sein du village, ce qui le surprit grandement car on l'avait mis en garde contre le peu de reconnaissance dont ferait preuve le commun des mortels à son égard. La milicienne enlevée par la louve-garou, une certaine Anita, lui fut reconnaissante et dans les jours qui suivirent, ils se lièrent d'amitié. Elle fut la seule habitante du village à découvrir sa véritable nature car Léor couvrait toujours ses oreilles d'elfe sous une capuche sombre, prétextant une hypersensibilité rétinienne nécessitant qu'il se couvre le visage en permanence. L'accueil qu'on lui fit au sein de ce village le réconforta tant qu'il y demeura un moment et remplit d'autres contrats pour ses habitants, se laissant aller à l'extrême générosité de ne se faire payer qu'en gîte et couvert, ce qui lui valut le surnom de Protecteur de Zavada.


Une vie de débauche (1230-1240)


Tiraillé entre une soif de vengeance à l'encontre des hommes qui ont massacré son peuple et la joie éprouvée au contact de certains humains, la décennie qui suivit poussa Léor à se questionner sur ses objectifs tant et si bien qu'il développa une forte addiction pour la bouteille. Il passa un certain temps à Oxenfurt à subir les affres d'une vie de débauche jusqu'à ce qu'il fasse la connaissance de Helbert de la Valette, un professeur enseignant la philosophie à l'université. Celui-ci était pris à parti par une bande de malfrats que Léor entreprit de chasser à coups de poings et, reconnaissant, il proposa à ce sorceleur désabusé de l'aider à trouver sa raison d'être.


Il lui enseigna ainsi la philosophie pendant quelques mois et l'aida, non sans mal, à se débarrasser de son addiction au rhum de Zerrikania. Revitalisé par ce sevrage instructif, Léor s'élança de nouveau sur la Voie. Sa soif de vengeance loin d'être assouvie, il décida de placer ses talents d'assassin à la disposition des monarques du nord. Son contact auprès d'Helbert lui avait permis de comprendre que si les petites gens étaient capable des pires bassesses, les puissants étaient, au bout du compte, responsables de leur condition. A eux d'assumer les conséquences des actes de leurs sujets. A eux de répondre du massacre de son peuple. "Que les humains s'entretuent ! pensait-il. Je serai l'instrument de leur destruction."


L'ennemi de l'opulence (1240-1250)


En alternant entre la protection des humains contre les monstres de la Conjonction et les assassinats pour le compte de seigneurs mesquins, Léor se fit un ennemi mortel lorsqu'il fut porté à son attention qu'il était responsable de la mort du frère d'un riche marchand de Wizima, un certain Deneb de Wizima. Ce magnat des produits de luxe était également l'un des chefs de la pègre locale. Lors de son dernier séjour à Wizima, Léor eut fort à faire pour sauver sa peau du guêpier dans lequel il s'était plongé malgré lui. Au lieu de fuir la ville, il se mit en tête d'assassiner Deneb mais ce-dernier, n'ignorant pas à qui il avait à faire, s'était entouré d'une solide escorte et Léor ne parvint à l'approcher qu'au péril de sa vie. S'il ne parvint pas à le tuer, il lui assura qu'un jour, il aurait sa tête, une amabilité que lui rendit volontiers le marchand avant qu'il ne s'enfuie.


Un poignard princier dans le dos (1250-1260)


Passablement surpris que son identité ait été mise à jour suite à l'assassinat du frère de Deneb, malgré les précautions prises et son professionnalisme, Léor enquêta sur l'affaire. Son enquête le mena directement vers son commanditaire, le prince déchu Farendal de Murivel. Celui-là même qui l'avait grassement payé pour l'assassinat du frère de Deneb l'avait finalement trahi afin de le faire condamner à mort par les hommes de main du marchand.


Furieux d'avoir été ainsi floué, Léor entreprit de demander des comptes au nobliaud et s'introduisit de nuit dans la retraite depuis laquelle le prince planifiait son retour au pouvoir. Léor n'avait cure des querelles entre seigneurs et autres intrigues politiques. Il était néanmoins décidé à ne pas laisser impunie pareille trahison. En s'introduisant dans la chambre de Farendal, il aurait été aisé pour lui de l'assassiner mais il tenait à ce que le jeune prince regrette son geste. Cette arrogance de la part du sorceleur lui valut d'être encerclé par la garde de sa victime. Le massacre qui s'ensuivit lui valut les menaces de mort ouvertes de la part de Farendal alors que Léor s'enfuyait, les cadavres de quatre hommes laissés derrière lui tandis que d'autres rappliquaient au pas de course.


Aujourd'hui (1260)


Désormais, Léor continue ses basses besognes, errant d'un village à l'autre pour gagner sa vie en tant que chasseur de monstre et répondant aux requêtes des puissants aux oreilles desquels sa réputation est parvenue. Il agit néanmoins avec la plus grande des précautions, comprenant que si l'assassinat représente une alternative viable à la chasse aux monstres qui se fait de moins en moins lucrative, il menace également de mettre un terme à sa vie plus sûrement que ne l'aurait fait un katakan. Une pensée germe néanmoins petit à petit dans l'esprit du jeune sorceleur. Son destin est peut-être de lutter aux côtés de la scoia'tael et rejoindre le camp de ceux qui s'opposent aux humains. Cette idée le pousse à aller voir du côté de Mahakam afin d'appréhender comment les races anciennes de cette cité naine parviennent à côtoyer leurs belliqueux voisins et, peut-être, y trouver des réponses qui l'orienteraient dans une direction ou l'autre : la chasse aux monstre pour le compte des humains ou la chasse aux monstres humains pour le compte des siens…


De la rencontre avec un docteur… (1260)


Sur le chemin de Mahakam, Léor croise une troupe de mercenaires qu’il identifie assez aisément comme des chevaliers d’une secte naissante. Ils n’éveillent pas chez lui un grand intérêt, pas même lorsqu’il se rend compte qu’ils retiennent prisonnière une femme. Si un sentiment de révolte vient à poindre chez lui, il se ravise rapidement, gardant de vue son objectif de rallier Mahakam et préférant ne pas attirer l’attention sur lui avant d’arriver à la ville naine. Après une nuit passée dans un village proche, le sorceleur se remet en route et une curiosité morbide le pousse à suivre la direction dans laquelle le groupe apperçu la veille semblait se diriger. Il ne lui faut pas longtemps pour tomber sur le corps ravagé et pendu à un arbre de la prisonnière… et de se rendre compte qu’il s’agit d’une demi-elfe. Incapable de refouler ses émotions plus longtemps, il se lance à la poursuite de la petite troupe. Il finit par les rattraper et entreprend de massacrer la plupart d’entre eux mais certains, blessés, réussissent malgré tout à lui échapper. Il passera deux journées entières à pourchasser les fuyards avant de tomber de nouveau sur eux. A ce moment-là, ces derniers ont réussi à s’attirer la sympathie de Valmond, un médecin qui a entrepris de soigner leurs blessures. Sans plus de cérémonie, Léor exécute les hommes pris au dépourvu et prétend ensuite au médecin désemparé qu’il s’agissait de dangereux criminels condamnés par la justice humaine, omettant volontairement la vengeance à laquelle il vient de s’adonner. Apprenant que Valmond voyage vers Mahakam, il lui propose alors de l’escorter, prétextant que les routes ne sont pas sûres mais souhaitant avant-tout adopter profil bas en voyageant avec un homme respectable.


Lames d'acier : Aedd (Éclat) et Deith (Flamme)

Lames d'argent : A'baeth (Baiser) et Gynvael (Glace)

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Naissance d'un vatt'ghern.

"Mère ! Combien d'hommes as-tu tué ?"

    Ces mots roulent sur ma langue avec peine tant je suis étouffé par l'excitation de voir revenir celle qui m'a mis au monde. Mon regard s'attarde sur chacun des détails qui me poussent à désirer un jour marcher dans ses traces... Sa chevelure rousse plaquée sur le côté droit de son crâne grâce à trois tresses fines, son mythique arc en bois de noisetier reposant dans sa main droite, ces longues bandes de tissu blanc qui lui entourent et compressent la poitrine, ce long couteau qui pend à sa ceinture. Ma mère est une guerrière. L'une des Écureuils. Elle n'est certes pas la cheffe de la troupe mais personne ne saurait nier qu'elle est la plus acharnée de ses éléments. Je crois que c'est à cause de la mort de ce père que je n'ai pas connu. Elle se  montre toujours très vague et curieusement agitée lorsque j'évoque le sujet. Toujours est-il que lorsqu'elle revient de plusieurs semaines de "chasse au gros gibier" comme elle se plait à le dire, elle est régulièrement celle qui compte le plus grand nombre de victimes à son actif.

    Ce jour-là, je la vois qui me sourit et écarte grand ses bras. Du haut de mes dix ans, je me précipite pour me blottir contre cette poitrine accueillante malgré la teinte rouge sang qui imprègne désormais son tissu protecteur. Une forte odeur de sang séché s'insinue dans mes narines, rapidement chassée par cette odeur caractéristique de sève de pin propre à ma mère. Ses bras me serrent énergiquement. Je finis par briser cette étreinte car je sais qu'elle peut s'éterniser et je suis trop impatient de découvrir le contenu de cette bourse qu'elle tient en main gauche. Elle s'écarte, pose l'objet au sol et défait son lacet d'une main pour laisser le contenu se répandre dans l'herbe. Un, deux, trois... cinq... sept...

"Neuf ! 

Elle me sourit, une certaine fierté dans le regard.

Non, j'en ai tué douze. Trois d'entre eux n'étaient pas des soldats et n'en avaient pas."

Je récupère d'un geste de la main la poignée d'insignes de l'armée du Kaedwen qui gît au sol et me précipite à travers le camp. Je passe devant plusieurs tentes en courant. L'une d'entre elles me hèle au passage.

"Léor ! Tu fais quoi ?

Je sursaute, interrompt ma course et fixe l'ouverture de la tente. Ma surprise se transforme en déception.

Ça te regarde pas, Taedh... Laisse-moi tranquille !

J'ai encore le droit de poser des questions ! Même que si je veux te suivre, je peux le faire !

La colère me submerge. Je lance un regard furtif en direction de ma mère. Mince, elle m'observe. J'expire lentement.

Bien, fais ce que tu veux."

Je reprends ma route et me dirige à l'extrémité sud du campement. La sentinelle qui me voit arriver a un sourire aux lèvres. Je ne connais pas cet elfe. Il ne fait néanmoins aucun commentaire et me regarde m'enfoncer dans la forêt avec cette blondinette agaçante qu'est ma cousine. Nous marchons quelques minutes dans ce bois que je connais comme ma poche avant d'arriver à l'endroit que je cherche. Devant nous se dresse une pierre presque aussi haute que moi, plantée dans le sol et recouverte de lierre. Sa surface plane, taillée grossièrement à l'aide d'une roche plus dure, accueille le message suivant dans ma langue natale :

"Quelque part dans cette forêt gît Fenres, époux de Selene, père de Léor. Repose en paix, Bloede Bleid." 

Je reste un moment silencieux devant la stèle et grimace lorsque la voix de Taedh brise mon moment de recueillement.

Eh, mais c'est ton écriture !

Tais-toi, Taedh.

Si, je sais que c'est toi qui a écrit ça, regarde : t'as même fait une faute à "loup" ! Il manque un "d" !

Je fulmine.

Je t'ai dit de te taire, espèce de peste ! Fais attention à toi si tu veux pas rentrer en pleurant !

Ta maman t'a déjà dit que t'avais pas le droit de me gifler !

Je reporte mon attention sur la poignée d'insigne que je tiens en main, décidant de l'ignorer. Ce n'est pas le moment de contrarier ma mère... Je m'agenouille et dispose les insignes les uns à côté des autres sur le sol, à côté de ceux qui y sont déjà présents, à moitié engloutis par l'humus du sol forestier.

Ouah... Y'en a combien ?

Je sens de l'admiration dans le ton de sa voix. La fierté me fait oublier toute animosité.

Avec ces neuf là, ça fait... 133...

Elle les a tous tués ? Elle s'acharne vraiment !

Elle ne s'acharne pas ! Ces ordures le méritent, ils ont tué mon père.

Ça, t'en sais rien, Léor...

Si, je le sais. Qui d'autre aurait pu ?

N'importe quoi d'autre, andouille ! Y'a aussi des monstres dans la forêt.

Et mon père a été tué par la pire espèce d'entre eux : l'espèce humaine."

 

_

   Le premier souvenir que j'ai de cette soirée est l'odeur âcre des tentes que l'on brûle. Puis vient la clameur du combat. Combat... Massacre serait un mot plus juste. Ils nous ont surpris pendant notre sommeil. La troupe de ma mère est rentrée aujourd'hui. Il y a eu des blessés, cette fois, mais ce qui a le plus inquiété notre chef, c'est d'apprendre qu'il y a eu des survivants parmi les dh'oines. Il a voulu qu'on lève le camp. Ma mère s'est interposée. Elle leur a dit qu'il était hors de question que l'on parte. Elle avait repéré un campement ennemi. Elle savait qu'il fallait le raser pour porter un coup décisif. Elle a convaincu tout le monde au sein du campement. Elle avait raison. Elle devait avoir raison...

    Recroquevillé sous notre tente, je serre dans mes mains la dague qu'elle m'a donné en même tant qu'un ordre simple avant de partir. Un ordre simple : "Reste caché." Les ombres s'entrechoquent, fusionnent entre elles avant de se séparer et de revenir à la charge sur la toile de ma tente, éclairées par un brasier ardent. Les hurlements d'agonie sont deviennent insupportables. Je couvre mes oreilles pointues de mes mains. Je veux que ça cesse. Je veux voir ma mère, qu'elle me rassure et me dise que tout est fini.

Une ombre grandit. Une silhouette approche. Elle soulève la toile qui recouvre l'entrée de la tente qui me protège. Ce n'est pas la silhouette gracile de ma mère. Ce n'est pas le bruit de ses bottes. Je secoue la tête à droite, à gauche, à la recherche d'une cachette que j'aurais jusqu'alors ignorée. Il n'y a rien que nos maigres possessions ici. La peur me saisit. Je me retourne et rampe vers le fond de la tente. Je perce la toile de la dague et tire de toutes mes forces pour que la lame se fraye un chemin entre les fibre du tissu. C'est alors qu'une poigne de fer me saisit l'épaule, me forçant à faire volte-face. Je me retrouve nez à nez avec un dh'oine. Le premier que je vois. Il a l'air aussi jeune que mère. Il porte un uniforme et des vêtements qui m'ont l'air beaucoup trop lourds. Comment peut-il se mouvoir aisément dans une telle armure ? Pourtant, je sens que ma lame aurait bien du mal à l'atteindre. Je lève la tête vers son visage. Son regard est plein de haine. Il tient dans sa main cette grande épée qu'il lève haut au-dessus de moi. Je suis paralysé. C'est maintenant que je meurs. Ce monstre va me tuer. Ma dernière pensée est pour ma mère. J'espère qu'elle ne viendra pas me sauver. Comment pourrait-elle survivre à tant de haine ? Je veux qu'elle s'enfuit, qu'elle parte loin. Je ne veux pas qu'elle rencontre ce monstre qui va me tuer. 

Quelque chose change dans l'expression du dh'oine qui me fait face. Il ferme les yeux et secoue la tête. Il me parle alors dans cette horrible langue que ma mère m'a apprise. Elle m'a dit qu'il est important de comprendre son ennemi pour mieux le combattre. Sa voix sonne comme un grognement dans mes oreilles.

"Et puis merde, les guerriers, je veux bien... Les enfants, par contre... J'ai pas signé pour ça. Petit, dégage ! Allez, disparaît !"

Nombre de ces mots me sont étrangers mais je comprends ce qu'il me demande quand il s'agenouille à mes côtés, arrachant la dague de mes mains, pour achever d'agrandir l'ouverture dans la toile de la tente. Il me tend ensuite la dague mais j'ai déjà glissé sous la toile, ignorant son geste. Je suis déjà en train de courir. Loin, le plus loin possible de ces horribles cris, de ces horribles dh'oines et de leur horrible langage. Derrière moi, tout n'est que chaos et brasier ardent. Je me réfugie dans la forêt, dans l'obscurité accueillante. Et pendant que dure ma fuite, je suis conscient d'une chose. Une seule idée m'obsède. Ce cri... Ce dernier cri strident qui vient de déchirer la nuit. C'est celui de ma mère.