"Mère ! Combien d'hommes as-tu tué ?"
Ces mots roulent sur ma langue avec peine tant je suis étouffé par l'excitation de voir revenir celle qui m'a mis au monde. Mon regard s'attarde sur chacun des détails qui me poussent à désirer un jour marcher dans ses traces... Sa chevelure rousse plaquée sur le côté droit de son crâne grâce à trois tresses fines, son mythique arc en bois de noisetier reposant dans sa main droite, ces longues bandes de tissu blanc qui lui entourent et compressent la poitrine, ce long couteau qui pend à sa ceinture. Ma mère est une guerrière. L'une des Écureuils. Elle n'est certes pas la cheffe de la troupe mais personne ne saurait nier qu'elle est la plus acharnée de ses éléments. Je crois que c'est à cause de la mort de ce père que je n'ai pas connu. Elle se montre toujours très vague et curieusement agitée lorsque j'évoque le sujet. Toujours est-il que lorsqu'elle revient de plusieurs semaines de "chasse au gros gibier" comme elle se plait à le dire, elle est régulièrement celle qui compte le plus grand nombre de victimes à son actif.
Ce jour-là, je la vois qui me sourit et écarte grand ses bras. Du haut de mes dix ans, je me précipite pour me blottir contre cette poitrine accueillante malgré la teinte rouge sang qui imprègne désormais son tissu protecteur. Une forte odeur de sang séché s'insinue dans mes narines, rapidement chassée par cette odeur caractéristique de sève de pin propre à ma mère. Ses bras me serrent énergiquement. Je finis par briser cette étreinte car je sais qu'elle peut s'éterniser et je suis trop impatient de découvrir le contenu de cette bourse qu'elle tient en main gauche. Elle s'écarte, pose l'objet au sol et défait son lacet d'une main pour laisser le contenu se répandre dans l'herbe. Un, deux, trois... cinq... sept...
"Neuf !
Elle me sourit, une certaine fierté dans le regard.
Non, j'en ai tué douze. Trois d'entre eux n'étaient pas des soldats et n'en avaient pas."
Je récupère d'un geste de la main la poignée d'insignes de l'armée du Kaedwen qui gît au sol et me précipite à travers le camp. Je passe devant plusieurs tentes en courant. L'une d'entre elles me hèle au passage.
"Léor ! Tu fais quoi ?
Je sursaute, interrompt ma course et fixe l'ouverture de la tente. Ma surprise se transforme en déception.
Ça te regarde pas, Taedh... Laisse-moi tranquille !
J'ai encore le droit de poser des questions ! Même que si je veux te suivre, je peux le faire !
La colère me submerge. Je lance un regard furtif en direction de ma mère. Mince, elle m'observe. J'expire lentement.
Bien, fais ce que tu veux."
Je reprends ma route et me dirige à l'extrémité sud du campement. La sentinelle qui me voit arriver a un sourire aux lèvres. Je ne connais pas cet elfe. Il ne fait néanmoins aucun commentaire et me regarde m'enfoncer dans la forêt avec cette blondinette agaçante qu'est ma cousine. Nous marchons quelques minutes dans ce bois que je connais comme ma poche avant d'arriver à l'endroit que je cherche. Devant nous se dresse une pierre presque aussi haute que moi, plantée dans le sol et recouverte de lierre. Sa surface plane, taillée grossièrement à l'aide d'une roche plus dure, accueille le message suivant dans ma langue natale :
"Quelque part dans cette forêt gît Fenres, époux de Selene, père de Léor. Repose en paix, Bloede Bleid."
Je reste un moment silencieux devant la stèle et grimace lorsque la voix de Taedh brise mon moment de recueillement.
Eh, mais c'est ton écriture !
Tais-toi, Taedh.
Si, je sais que c'est toi qui a écrit ça, regarde : t'as même fait une faute à "loup" ! Il manque un "d" !
Je fulmine.
Je t'ai dit de te taire, espèce de peste ! Fais attention à toi si tu veux pas rentrer en pleurant !
Ta maman t'a déjà dit que t'avais pas le droit de me gifler !
Je reporte mon attention sur la poignée d'insigne que je tiens en main, décidant de l'ignorer. Ce n'est pas le moment de contrarier ma mère... Je m'agenouille et dispose les insignes les uns à côté des autres sur le sol, à côté de ceux qui y sont déjà présents, à moitié engloutis par l'humus du sol forestier.
Ouah... Y'en a combien ?
Je sens de l'admiration dans le ton de sa voix. La fierté me fait oublier toute animosité.
Avec ces neuf là, ça fait... 133...
Elle les a tous tués ? Elle s'acharne vraiment !
Elle ne s'acharne pas ! Ces ordures le méritent, ils ont tué mon père.
Ça, t'en sais rien, Léor...
Si, je le sais. Qui d'autre aurait pu ?
N'importe quoi d'autre, andouille ! Y'a aussi des monstres dans la forêt.
Et mon père a été tué par la pire espèce d'entre eux : l'espèce humaine."
_
Le premier souvenir que j'ai de cette soirée est l'odeur âcre des tentes que l'on brûle. Puis vient la clameur du combat. Combat... Massacre serait un mot plus juste. Ils nous ont surpris pendant notre sommeil. La troupe de ma mère est rentrée aujourd'hui. Il y a eu des blessés, cette fois, mais ce qui a le plus inquiété notre chef, c'est d'apprendre qu'il y a eu des survivants parmi les dh'oines. Il a voulu qu'on lève le camp. Ma mère s'est interposée. Elle leur a dit qu'il était hors de question que l'on parte. Elle avait repéré un campement ennemi. Elle savait qu'il fallait le raser pour porter un coup décisif. Elle a convaincu tout le monde au sein du campement. Elle avait raison. Elle devait avoir raison...
Recroquevillé sous notre tente, je serre dans mes mains la dague qu'elle m'a donné en même tant qu'un ordre simple avant de partir. Un ordre simple : "Reste caché." Les ombres s'entrechoquent, fusionnent entre elles avant de se séparer et de revenir à la charge sur la toile de ma tente, éclairées par un brasier ardent. Les hurlements d'agonie sont deviennent insupportables. Je couvre mes oreilles pointues de mes mains. Je veux que ça cesse. Je veux voir ma mère, qu'elle me rassure et me dise que tout est fini.
Une ombre grandit. Une silhouette approche. Elle soulève la toile qui recouvre l'entrée de la tente qui me protège. Ce n'est pas la silhouette gracile de ma mère. Ce n'est pas le bruit de ses bottes. Je secoue la tête à droite, à gauche, à la recherche d'une cachette que j'aurais jusqu'alors ignorée. Il n'y a rien que nos maigres possessions ici. La peur me saisit. Je me retourne et rampe vers le fond de la tente. Je perce la toile de la dague et tire de toutes mes forces pour que la lame se fraye un chemin entre les fibre du tissu. C'est alors qu'une poigne de fer me saisit l'épaule, me forçant à faire volte-face. Je me retrouve nez à nez avec un dh'oine. Le premier que je vois. Il a l'air aussi jeune que mère. Il porte un uniforme et des vêtements qui m'ont l'air beaucoup trop lourds. Comment peut-il se mouvoir aisément dans une telle armure ? Pourtant, je sens que ma lame aurait bien du mal à l'atteindre. Je lève la tête vers son visage. Son regard est plein de haine. Il tient dans sa main cette grande épée qu'il lève haut au-dessus de moi. Je suis paralysé. C'est maintenant que je meurs. Ce monstre va me tuer. Ma dernière pensée est pour ma mère. J'espère qu'elle ne viendra pas me sauver. Comment pourrait-elle survivre à tant de haine ? Je veux qu'elle s'enfuit, qu'elle parte loin. Je ne veux pas qu'elle rencontre ce monstre qui va me tuer.
Quelque chose change dans l'expression du dh'oine qui me fait face. Il ferme les yeux et secoue la tête. Il me parle alors dans cette horrible langue que ma mère m'a apprise. Elle m'a dit qu'il est important de comprendre son ennemi pour mieux le combattre. Sa voix sonne comme un grognement dans mes oreilles.
"Et puis merde, les guerriers, je veux bien... Les enfants, par contre... J'ai pas signé pour ça. Petit, dégage ! Allez, disparaît !"
Nombre de ces mots me sont étrangers mais je comprends ce qu'il me demande quand il s'agenouille à mes côtés, arrachant la dague de mes mains, pour achever d'agrandir l'ouverture dans la toile de la tente. Il me tend ensuite la dague mais j'ai déjà glissé sous la toile, ignorant son geste. Je suis déjà en train de courir. Loin, le plus loin possible de ces horribles cris, de ces horribles dh'oines et de leur horrible langage. Derrière moi, tout n'est que chaos et brasier ardent. Je me réfugie dans la forêt, dans l'obscurité accueillante. Et pendant que dure ma fuite, je suis conscient d'une chose. Une seule idée m'obsède. Ce cri... Ce dernier cri strident qui vient de déchirer la nuit. C'est celui de ma mère.