La pluie tombait en filets noirs sur les toits d’Ubersreik, lavant sans jamais purifier. Depuis les remparts, Inge Taschner observait la ville qu’elle avait juré de protéger. Chaque ruelle, chaque torche vacillante, chaque ombre mouvante lui était familière. Et pourtant, elle n’y voyait plus que stagnation. Capitaine de la garde. Un titre respecté. Une autorité incontestée. Mais une illusion. Les rapports s’empilaient sur son bureau comme des cadavres qu’on refusait d’enterrer. Disparitions classées sans suite. Cultes soupçonnés, jamais confirmés. Nobles intouchables. Ordres contradictoires. Tout était “géré”. Tout était “encadré”. Tout était… étouffé. Le Chaos, lui, ne s’embarrassait pas de formulaires et d’autorisation. Inge serra les poings. Elle avait vu les signes. Trop souvent. Des chiffres jaune. Des murmures dans la nuit. Et à chaque fois, la même réponse : attendre, vérifier, transmettre. Laisser la machine administrative décider mais celle-ci était toujours plus lente que le Chaos. C’est dans ces moments-là que revenaient les récits de La Compagnie de l’Eau Noire. Des combattants qui ne demandaient pas la permission. Qui frappaient là où la corruption s’enracinait. Qui avaient affronté Das Gerücht lui-même et survécu à l’indicible. Eux ne protégeaient pas seulement Ubersreik. Ils protégeaient les vivants.
Un éclair zébra le ciel. Inge détourna enfin le regard des murailles. Sa décision était prise depuis longtemps, elle ne faisait que l’accepter. La garde maintient l’ordre.Mais elle ne gagne pas les guerres.Et contre le Chaos, il ne suffit pas de tenir une ligne. Il faut avancer. Elle retira lentement son insigne de capitaine, le métal froid dans sa paume. Tant d’années de service… pour en arriver là.
« Ubersreik n’a pas besoin d’une autre officier » murmura-t-elle. « Elle a besoin de victoires. » Et ces victoires ne naîtraient pas dans un bureau. Elles se forgeaient dans le sang et la foi là où les compagnons agissent ensemble vers un but commun sans se soucier des conséquences. Il fallait des hommes d’action. Inge Taschner inspira profondément, comme avant une bataille. Puis elle tourna le dos à la ville qu’elle avait juré de servir. Pour enfin commencer à la sauver. Inge rassembla ses affaires. Elle déposa son insigne sur son bureau, près d’une lettre nommant le sergent Stilglitz au poste de capitaine de la garde. Il était tard lorsqu’elle souffla sur la bougie et referma la porte derrière elle. Dans l’escalier, elle manqua de trébucher, emportée par une émotion nouvelle. Une joie brute. Une euphorie presque inquiétante. Comme si, pour la première fois depuis des années, elle respirait sans contrainte.
Elle traversa Ubersreik d’un pas rapide, jusqu’à atteindre la Lune Rouge. Malgré l’heure tardive, une lueur filtrait encore sous la porte. À l’intérieur, Franz Lohner était derrière le bar, penché sur ses pensées. Il releva les yeux en l’entendant entrer. La surprise traversa son regard, vite remplacée par un sourire en coin. Inge s’avança sans un mot et attrapa la choppe qu’il venait de poser devant elle.
-"J’ai fait quérir quelques bras" lança Lohner d’un ton grave. "Les sorcières préparent une attaque. Le cardinal Meinhard De Holstein est leur cible. Des hordes d’hommes-bêtes seront aux portes d’Ubersreik d’ici quelques heures… Et, si je ne me trompe pas, la garde n’est pas prête ?"
Inge but une longue gorgée avant de reposer la choppe avec force.
-"Au diable la garde, Lohner ! Toujours dans l’attente, jamais dans l’action. Pendant que j’écrivais des rapports, eux préparaient un massacre. Je ne veux plus attendre. Le temps est venu."
Un silence s’installa. Lohner la fixa, puis son regard glissa vers ses épaules… vides. Son sourire s’élargit.
-" Alors, Frau Taschner… où est votre insigne ?"
-"Sur mon bureau, répondit-elle sans hésiter. Après toutes ces années à croire que je pouvais changer quelque chose de l’intérieur… j’ai compris. Je ne veux plus du silence. Ni de la corruption ou encore de l’inaction de mes hommes."
Lohner hocha lentement la tête, comme si tout cela confirmait ce qu’il savait déjà.
-"Hé bien alors… va te sécher. Les premiers ne vont pas tarder à arriver. Inutile de les perturber avant la bataille. On annoncera ça plus tard."
Inge esquissa un léger sourire, mais ne bougea pas.
-“On” ?
Lohner attrapa un chiffon, essuya distraitement une chope, puis releva les yeux vers elle.
-"Tu crois vraiment que je te fais venir ici pour te regarder boire ? lâcha-t-il avec un rictus. Cette compagnie a besoin de quelqu’un qui connaît la ville… quelqu’un qui n’a pas peur de salir ses mains pour la sauver."
Il marqua une pause, son regard se durcissant légèrement.
-" Et moi, j’ai besoin de quelqu’un en qui je peux avoir confiance quand ça commence à brûler de partout." Inge sentit quelque chose se nouer dans sa poitrine.
Lohner posa finalement le chiffon.
-"Bienvenue dans la Compagnie de l’Eau Noire… co-capitaine."
Le mot resta suspendu entre eux. Inge attrapa sa chope, la vida d’un trait et la reposa avec un sourire tranchant.
-" Parfait, Franz. Alors allons sauver cette foutue ville."
Et cette fois, elle n’était plus seule à vouloir le faire.