Le bureau occupe un angle de l’Hôtel de Ville d’Ubersreik, vaste et cher, pensé pour impressionner. Boiseries sombres, tapis épais aux armoiries de la cité, lourds rideaux de velours tirés à moitié sur la lumière grise de la rivière Teufel. Une grande table de travail en chêne massif domine la pièce, mais son ordre a volé en éclats : parchemins froissés, sceaux brisés, plumes renversées, taches d’encre encore fraîches. Le luxe est intact, mais malmené, comme si la pièce avait été fouillée.
Pieter Verstohlen est penché sur un document, la plume crissant tandis qu’il rature, corrige, réécrit à la hâte un parchemin. Derrière lui, près de la fenêtre, un fauteuil a été tourné vers l’extérieur. Une silhouette elfique y est installée, immobile, une pipe à la main. La fumée s’élève lentement, flotte dans la lumière et masque partiellement ses traits, laissant deviner une présence calme, presque désinvolte, en total décalage avec le dérangement de la pièce.
Verstohlen, sans quitter les yeux de son bureau, parle à l’elfe dans le fauteuil.
-Pardonnez moi de l’attente, il y a juste tellement de choses à régler cette semaine.
L’elfe se retourne en souriant.
-Aucun problème Herr Verstohlen, nous les elfes savons être assez patients.
Verstohlen leva enfin les yeux vers son invité.
-Comment avez- vous dit que vous vous appeliez ? Comme je n’ai pas reçu de courrier indiquant votre arrivée je ….
-Aenur.
A ce nom, Verstohlen leva un sourcil, geste qui fut aussitôt perçu par l’elfe.
-Ce que vous imaginez est surement proche de la vérité
-Pour l’instant je suis surtout confus. Vous ressemblez à Eanur, vous êtes de sa famille ?
Aenur sourit.
-Tout juste, je suis son frère aîné et jumeau, bien que je le précède de quelques minutes seulement. Et concernant nos prénoms, j’imagine que nos parents souhaitait nous voir grandir ensemble et devenir deux entités quasi-égales voyez vous.
Oh nous avons grandi ensemble, mais nous sommes aussi semblables que le sont Tyrion et Teclis en réalité, il a les qualités de mes défauts et inversement.
Aenur sourit de plus belle à son trait d’humour, mais son sourire se brisa rapidement lorsqu’il prit conscience que Verstohlen ne pouvait pas comprendre à qui sa blague faisait référence.
-Oh milles excuses, c’est la première fois que je sors d’Ulthuan depuis des siècles, j’oublie parfois, Teclis est …
-Je sais qui est Teclis, nous avons accueilli un de ses acolytes ici à Ubersreik, Bel Maegidol. J’ignorais en revanche qu’il avait un frère.
-Eh bien si vous connaissez Teclis, le haut maître de la Tour Blanche, vous devez maintenant apprendre à connaître le prince général Tyrion, il est le plus grand guerrier d’Ulthuan, c'est -à -dire du monde.
-Verstohlen leva un sourcil, peu sûr de savoir quoi faire de cette information.
-Mais puisque vous parlez de Bel Maegidol, vous devez savoir que c’est lui qui m’envoie justement, il est resté quelques années dans l’empire après avoir aux côtés de Teclis et ses acolytes appris la magie à l’humanité.
-Quelques années ? C’était il y’a 500 ans, durant l'ère de Magnus le Pieux !
-Ah oui ? le temps passe si vite parfois. Quoi qu’il en soit, Bel Maegidol dans sa grande mansuétude a compris que l’humanité avait encore besoin d’aide pour progresser, un petit coup de pouce de notre part en somme.
-Bel Maegidol a vraiment dit ça ?
- C’est ce que j’en ai compris du moins. Cette alliance de la Tour Blanche avec votre “Oeil” et le “Rik-Dol” nain est une initiative louable de sa part, mais pour l’instant les résultats semblent se faire attendre, La Tour Blanche est très inquiète de cette “prophétie” et … commence à douter que l’Empire ou même les royaumes nains puisse être à même de résoudre une crise de cet ampleur.
Votre mage, Herr “Traeger” a vu juste, nos propres devins, plus expérimentés bien sûr l’ont confirmé. Quelque chose de grave se trame dans le nord.
Je ne sais pas quoi penser en revanche de cette solution des “cinqs champions”, nous ne sommes pas dans un conte pour enfants n’est pas ?
-Et donc vous êtes venu avec votre propre solution, comme une armée d’Ulthuan bien sûr ?
Aenur sourit à nouveau, conscient d’être presque tombé dans un piège.
-Nos armées croyez moi Pieter sont bien occupés à défendre notre île des flottes d’Arches Noirs Druuchi. Non pour ma part je ne serais d’abord qu’un simple observateur, nous pourrions aviser tous ensemble de la solution que nous trouvons la plus adéquate. Mais je dois insister, je ne suis pas mon frère, et j’ai bien moins de foi en votre projet, cette “Compagnie de l'Eau Noire”.
L’empire n’aurait t’elle pas de meilleures forces à aligner contre les puissances de la ruines ? Je ne doute pas que Eanur vit de merveilleuses aventures, mais il serait bon maintenant que les aventures laissent place à de la rigueur.
Verstohlen posa sa plume et poussa le parchemin devant lui, un observateur à l'œil aiguisé aurait pu s’apercevoir de son agacement, mais la seule personne en face de lui était perdue dans son observation de la ville et de ses propres paroles.
-Ces petites aventures dont vous parlez ont permis de mettre fin à une invasion démoniaque à Ubersreik, une corruption des eaux potables du Reikland, une invasion de gobelin dans les montagnes grises, à stopper Von Hel (Mort), un nécromancien dans son attaque de Bogenhafen. Penser en dehors des tactiques classiques impériales et de nos défenses naturelles est justement ce qui nous permet ici à l'œil d’aligner tout ces succès.
Aenur vida le contenu des cendres dans une poubelle proche du fauteuil, se leva en s’époussetant et sans se départir de son sourire répondit à Verstohlen.
-Je maintiens ce que j’ai dit, ce sont des aventures, des petites victoires sans aucune conséquence. Ce “Vilhatten” vous donne tout juste de quoi vous occuper. Depuis combien de temps n’avez vous pas eu d’écho de sa part? Au moment où la compagnie quitte la ville pour combattre Von Hel à Bogenhafen, Vilhatten n’en profite pas pour attaquer ? Pourquoi ? Qu’est que Vilhatten à appris de si important qui l’aurait forcé à quitter la ville ? Pourquoi n’a t’il jamais attaqué le QG de la Compagnie de l'Eau Noire ?
Un silence se fit. Verstohlen finit par dire
-Eh bien … oui, pourquoi ?
Aenur haussa les épaules.
-Je ne sais pas, mais vous non plus apparemment, et c’est justement la raison de ma présence, tirer tout ça au clair. J'espérais juste qu' étant sur place vous auriez eu plus d’informations à me donner mais …
“ENTREZ, LA PORTE EST OUVERTE”.
Verstohlen qui n’avait pas entendu frapper regarda nerveusement la porte s’ouvrir mais se rasséréna quand il vit les lunettes de Kurt Siegel passer le pas de la porte, un sourire timide se dessinait sur le coin de son visage.
-Eh ben, je ne pensais pas être si bruyant, et le couloir est rempli de moquette.
Aenur se tourna ver le nouvel arrivant :
-Rassurez vous, Herr Siegel n’est ce pas ? Pour une oreille humaine vous seriez parfaitement silencieux.
-Ah... Et pour un elfe ?
-Votre genou gauche craque un peu, je serais vous je chercherais un soignant compétent sans trop tarder.
Verstohlen prit la parole et coupa les conseils médicaux.
-Siegel, je vous présente …
-Aenur enchantée, je suis l’envoyé de la Tour Blanche d’Ulthuan, et oui Eanur est mon frère.
Kurt Siegel serra la main qui lui était tendu.
-Le frère d’Eanur, hein ? Alors j’ai déjà combattu aux côtés de votre cousine Akalina durant la bataille de Marienburg, le craquement au genou me vient sûrement de cette journée d’ailleurs.
-Heureusement votre nouveau poste vous permettra de rester assis bien plus souvent.
Siegel et Verstohlen échangèrent un regard rapide.
-Comment êtes vous au courant Aenur ? Nous ne sommes que deux à le savoir en ville.
-Oh allons, c’est élémentaire.
Kurt Siegel alla se chercher un verre de brandy dans une bouteille de cristal et s’assit lourdement dans un fauteuil.
-Vous permettez que je me repose le genou ? Je sens que ça va être long cette histoire.
Verstohlen qui s’était levé sans s’en rendre compte se rassit également.
-Très bien Aenur, vous semblez avoir autant d’informations que de certitudes, nous vous écoutons, voyons ce que valent les services de renseignements de la Tour Blanche.
Aenur tira bruyamment une chaise jusqu’au bureau, amusé par le défi.
- Herr Verstohlen, je dois avouer que la manœuvre n’a rien à enlever aux guerres politiciennes de la cour du Roi Phoenix. Eanur nous envoie fréquemment des courriers à la Tour Blanche pour nous tenir au courant des évolutions, ô combien intéressantes.
Tout commence pour vous par un problème.
Après la reprise d’Ubersreik aux skavens, vous et l’empire vous rendez compte que Audrey Klingerla vampire Lahmianne a patiemment tissé un réseau politique et financier si bien intriqué qu’elle a pu profiter du chaos de la bataille pour s’installer durablement à Ubersreik.
Les fonds impériaux, oh combien généreux, ont permis de reconstruire la ville tout en donnant à Klinger une indépendance financière totale, tout celà mené d’une main de maître par son comptable, Emelrich Von Bastian (Mort).
De plus les Von Bessemer sont vu en ville comme de véritables sauveurs pour avoir accueilli la population au Château Drachenfels.
Je vous le dis en vérité, un vrai coup de maître, j’aimerais beaucoup rencontrer cette Klinger.
Quoi qu’il en soit le temps passe, vous tentez de bouter Klinger hors d’Ubersreik, sans réel succès, et pis encore, vous devez vous retrouver à collaborer avec elle pour lutter contre le Weltschmerz (Inactif), cette secte religieuse, contre Vilhatten et cerise sur le gâteau, elle est la première championne de votre prophétie.
Kurt Siegel avala une gorgée de son verre.
-Ah ça, on l’avait pas senti venir celle-là.
-Et donc évidemment quand Klinger, votre nouvelle alliée se retrouve attaqué par un nécromancien, votre compagnie de l’Eau Noire se rue à son secours pour sauver sa championne et vous … Verstohlen vous restez à Ubersreik.
-La compagnie de l’Eau Noire et tout à fait capable d’opérer seule, c’est son fonctionnement.
-Bien entendu, mais pour autant vous ne restez pas à vous tourner les pouces.
Vous profitez de la fuite d’Otto Von Bessemer (Mort) de l’absence de “Doc” à l'hôtel de ville et de l’étrange disparition des agents de Klinger vers le nord pour attaquer l'hôtel de ville, capturer la Burgmeister Charlotte Von Bessemer, et Adola Von Brinhagen, les sortir de l’emprise vampirique de Klinger avec le même procédé que vous l’avez fait avec Emma Silberbauer et …
La suite des événements vous offre beaucoup de chance Verstohlen. Otto Von Bessemer meurt à Bogenhafen, tué par Aeria Athathwyth et Linus Crowleyle “Le Couteau Fantôme (Parti).
Emma Mandl (Morte) une autre Lahmianne meurt, libérant également Roco Mozart, un autre conseiller municipal à Bogenhafen de son emprise.
La présence de Gabriella Von Nachthafen et de Ulrika Magdova Straghov aurait pu être dangereux pour vous, mais leur attention reste fixé sur l'attaque du nécromancien.
Vous arrivez à convaincre Charlotte Von Bessemer de rester en poste en tant que Burgmeister, et à la convaincre que la véritable responsable de la mort de son mari n’est nulle autre que Audrey Klinger, Adola Von Brinhagen, elle est une fidèle à l’empire, et une amie de Widela, votre maîtresse Verstohlen.
Le reste des conseillers est soit entièrement acquis à la cause impériale comme la capitaine Inge Taschner le mage Tobias Windsträger le vétéran Lukas Siegvald ou alors tout à fait capable de coopérer avec vous et l’ensemble du conseil municipal.
Vous avez fourni des armes aux Arbeitsmuher et Catalina Orteval vous Siegel avez sauvé la vie de Borgun Barbedemousse durant la bataille d’Ubersreik.
Ne reste dans ce petit conseil qu’un seul poste non attribué, depuis la mort de Von Bastian, le Comptoir d’Ubersreik a failli élire Alwin Holters, un cultiste chaotique comme conseiller aux finances de la ville malgré une information bien connue de vos services.
Et puis cet homme disparaît au nord, quelques temps avant que Klinger envoie ses meilleurs agents dans le nord eux aussi, laissant un poste vide.
L’administration impériale à horreur du vide. Et me voici dans ce bureau à réfléchir à qui vous allez nommer, qu’entre Kurt Siegel, le protégé du légendaire administrateur impérial Dankrad Sacher.
Kurt Siegel pose son verre, et se penche, intéressé.
-Attendez, mon parrain était connu à Ulthuan ?
-en Ulthuan non, mais une ambassade elfique se trouve à Marienburg, et sa gestion de la ville et de la reconstruction n’est pas passé inaperçu.
Verstohlen soupira.
-Et donc vous avez deviné.
-Oui. Toutes mes nouvelles félicitations au nouveau conseiller aux finances d’Ubersreik herr Siegel, je vous souhaite une meilleure fin de carrière que vos prédécesseurs.
Pour ma part messieurs, je sens que mon arrivée à Ubersreik se fait trop tardive, je vais prendre le temps de saluer mon frère et m’empresser d’aller enquêter dans le nord en personne, si vous pouviez me prêter une monture, je gagnerais surement du temps.
Verstohlen se leva, définitivement ce coup ci.
-Vous avez le mal de mer Aenur ?
-Bien sur que non, nous somme un peuple d’illien. Mais pourquoi diable me demandez-vous celà ?
-Parce queje vais vous accompagner dans le nord, vous avez raison, quelque chose se trame là bas, et parce que vous serez plus efficace avec un responsable impérial sur place pour enquêter, enfin quelqu’un doit empêcher un patrouilleur impérial trop susceptible de vous abattre, vous agissez comme ... un elfe Aenur. Nous allons prendre les voies fluviales, du Teufel puis jusqu'au Reik pour remonter vers le Talabec.
-Je vous assure Herr Verstohlen que je n’ai pas besoin de chaperon, votre offre …
-N’est pas négociable, rappelez vous, ici dans l’empire les agents de la Tour Blanche et du Rik Dol sont sous la supervision de L'oeil et donc de moi.
Siegel, vous tenez le fort ? Je doute que Klinger ou Von Nachthafen tente quoi que ce soit, faites le tri dans la garde, j’ai fait envoyer un régiment impérial pour assurer l’intendance, collez les sous la supervision de Taschner, surveillez notre cher Burgmeister de très près, la colère nous fait parfois faire bien des bêtises.
Verstohlen tira un magnifique pistolet d’officier ouvragé d’un tiroir, le glissa à sa ceinture et passa sa pelisse sur ses épaules.
-Et j’aimerais éviter les bêtises durant mon absence, compris ?
-Compris patron, bon voyage. Je peux utiliser votre bureau ?
-C’était déjà le vôtre, ouvrez le tiroir, il y’a une surprise pour vous. En route Aenur, que les dieux vous gardent Siegel.
Le bureau vide, Siegel se leva, il enleva péniblement sa lourde arbalète de son dos et accrocha la bandoulière à un porte manteau, fit ensuite le tour du luxueux bureau en chêne, s’assit à la chaise, il ouvrit le tiroir et en sortit une petite plaque en cuivre. Siegel fit passer ses doigts sur le relief du petit écriteau.
“Kurt Siegel, Conseiller aux Finances d’Ubersreik”.
Siegel repensa à une phrase que L’empereur Karl Franz lui avait dit, durant leur seule et unique rencontre. “Vous êtes conscient que votre nom ne figurera pas dans les livres d’Histoire, Herr Siegel ?”
Kurt sourit. L’empereur avait raison, mais cela ne l’empêcherait pas d’y laisser une marque durable, invisible ou non.