1. Journals

(S01/Ep115/5 Fin de saison) Dernières Paroles

November 26, 2025
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Wilhelm

Ma chère Griselda,

Je t’écris ces lignes que tu ne liras jamais, dans l’espoir insensé qu’en les posant sur le papier, je pourrai enfin te parler comme je n’en ai jamais eu le courage quand tu étais encore à mes côtés.

Depuis Marienburg, ton absence est une plaie qui ne se referme pas. Je revois encore la ville en flammes, le tumulte, les cris… et puis le silence. On m’a dit comment tu es tombée, mais je n’ai jamais su la vérité de mes propres yeux. Peut-être est-ce mieux ainsi. Peut-être que Sigmar m’épargne une image qui m’aurait brisé au-delà de ce que je suis déjà.

J’aurais voulu être là. J’aurais voulu te tenir la main une dernière fois, te dire que tu avais donné un sens à ma vie d’errances et de boulots sans lendemain. Avec toi, j’avais trouvé une direction, un foyer. Sans toi, je ne suis redevenu qu’un homme qui marche parce qu’il ne sait plus s’arrêter.

Le Squale … ton meurtrier … mon ennemi juré. Son nom me hante plus que son visage, que je ne connais pas. Je me suis juré de le retrouver, de lui faire payer ce qu’il t’a volé. Ce serment est tout ce qui me maintient debout lorsque la fatigue ou le doute m’écrasent. Peut-être est-ce vain, peut-être est-ce une folie. Mais c’est la seule chose qui me reste de toi, celle que je refuse d’abandonner.

Je me suis enfermé des mois durant dans un monastère, cherchant dans la prière et le silence une réponse que je savais ne jamais trouver. J’ai demandé à Sigmar pourquoi il t’avait rappelée à lui, pourquoi il m’avait laissé vivre. J’ai maudit le ciel pour cette épreuve qu’il m’a fait subir, alors que j’aurai tout donné pour que tu sois épargnée. Je n’ai reçu aucun signe, aucune certitude, sinon celle-ci : si je suis encore debout, c’est pour un but qui m’échappe encore.

Aujourd’hui, je t’écris au sein de la Compagnie à nouveau, prêt à braver de nouvelles épreuves. Franz Lohner a besoin de moi, et moi, j’ai besoin de ce chemin pour continuer le mien. Il m’a appelé pour que je devienne lieutenant de cette Compagnie. Comment puis-je mener une Compagnie alors que je ne sais pas moi-même quelle direction prendre ?  Peut-être voit-il quelque chose en moi qui m’échappe. Peut-être me mènera-t-il vers celui que je traque. Peut-être me mènera-t-il simplement vers la fin. Je ne sais pas.

Ce que je sais, Griselda, c’est que je ne t’ai jamais dit assez à quel point je t’aimais. Trop de pudeur, trop de maladresse, trop de temps perdu. Alors je te l’écris aujourd’hui, même si je n’ai aucune certitude que ces mots t’atteignent là où tu es : tu étais ma boussole, mon ancre, et mon seul refuge.

Pardonne-moi de ne pas avoir su être là. 

Mille fois j’aurai donné mon cœur et ma vie pour te sauver. 

Pardonne-moi de ne pas te laisser partir tant que justice n’est pas faite.

Wilhelm 


Crowley

La nuit tombait, dense, poussiéreuse. Malgré cela, la température écrasait encore la ville, telle une main moite posée sur le crâne des habitants d’Ubersreik. La chaleur, lourde et sans souffle, avait pris d’assaut la cité impériale ; elle s’était insinuée dans les corps, avait engourdi les gestes et restreint les voix à de simples murmures. Dans les rues, le vide vibrant n'était percé que par les rares patrouilles de gardes traînant leurs bottes, lasses silhouettes plus affairée à rabrouer les ivrognes titubants en cette fin de soirée qu’à défendre la ville.

La tranquillité, étouffante, presque angoissante, couvrait chaque pierre, chaque façade de son manteau. Rien ne vivait, sinon le claquement sec de sabots sur le pavé et les roucoulements saturés des pigeons agglomérés sur les corniches branlantes. Le Kunstviertel (Quartier des Artisans), ce quartier d’ordinaire enfiévré d'une agitation quasi frénétique, ne présentait ce soir qu’un bourdonnement creux.

Au-dessus de la poussière grise des rues usées, des fenêtres s’ouvraient, gueules suffocantes assoiffées d'une brise nocturne qui semblait ne jamais vouloir venir. À travers l'une d'elles, un passant aurait pu voir, à condition de lever la tête, le plafonnier rustique d'un couloir éclairé par une chaude lumière dansante. Au bout de ce couloir, une porte entrouverte laissait filer un trait de clarté tamisée et les échos étouffés d’une conversation...

- C’est la première fois que la ville passe aussi près d’une fin nette et définitive, lança la voix d'un homme, le ton grave. Si Malakai Makaisson avait raté son coup, c’en était fini d’Ubersreik, de la Compagnie de l’Eau Noire et probablement de toute la région.

- Toujours cette inclinaison au dramatique, rétorqua une femme, amusée. Pourquoi pas la fin du Reikland, de l’Empire et du continent entier ? Cependant, je te rejoins au sujet de la ville, nous ne sommes pas passés loin de temps sombres. Mais ce n’est pas la première fois que cette cité frôle la destruction : ta mémoire est-elle abimée au point d'oublier Das Gerucht et les Skavens qui en ont rasé la moitié ?

L'homme, nu, allongé sur un lit, se redressa et s’adossa au mur avant d'attraper une longue pipe en bois laquée sur la table de chevet ouvragée. Il la bourra d'une pâte grise, l'alluma en se penchant vers une bougie posée non loin , et répondit :

- Je n'étais pas en ville à l'époque, mais tu marques un point. Parfois, entre la vermine, le chaos, la politique, et les gobelins qui vivent sous nos pieds, je me demande si elle n'est pas maudite... Tu noteras tout de même qu'alors déjà, la Compagnie œuvrait pour limiter les dégâts.

- Et avec quel succès ! lança-t-elle, moqueuse.

- Tu es dure. C’est quand même grâce à nous que le temple est désormais scellé.

La femme prit le brûle-gueule des mains de l'homme et en tira une longue bouffée avant de répliquer dans un souffle :

- Si le temple est scellé, c’est parce que Lohner a eu l’intelligence de faire appel à Audrey Klinger Et à Pieter Verstohlen. Et aux Camp Strigany. Et à l’Église. Et aussi à la La Main du Dragon (Inactive), même si dans ce cas précis il aurait mieux fait de s’abstenir… Loin de moi l'idée de t'être désagréable Linus, mais j’ai l’impression que ta compagnie doit ses succès à ses alliés et à la chance autant qu’à vos talents. Vous êtes désorganisés, indisciplinés, et la moitié d’entre vous ne sait pas travailler en équipe.

- Ne m'appelle pas comme ça.

- Comment ?

- Linus.

- Pourquoi ?

- Tu sais bien pourquoi. Pour la même raison que tu refuses de te faire appeler Liliana. Ces noms sont morts en même temps que les enfants qui les portaient.

À ces mots, la femme — jusque-là étendue sur la couverture — se redressa à son tour et appuya sa tête sur le bras de Crowley.

- Très bien, un point pour toi. Mais cela n’enlève rien à mon propos. Durant la bataille du temple, Thulkan Arawynn m’a lancé un sort ! cracha-t-elle, la voix vibrante de mépris. Sur un champ de bataille, au milieu de dizaines de démons, alors qu’il est censé protéger Tobias Windsträger cet abruti ne trouve rien de mieux à faire que d'agresser ses alliés. Et si la moitié de ce que l'on m'a raconté est vrai, il n'est pas le seul à avoir compromis la mission de la semaine dernière !

Avec un sourire crispé, Crowley s'éloigna de la femme aux cheveux gris, s'approcha de la fenêtre entrouverte et le regard perdu sur les toits de la ville déclara :

- Pour être honnête, moi aussi je t'aurais tiré dessus il y a quelques semaines...

- Tu aurais peut-être dû tant que tu le pouvais, mais tu as raté ta chance. Désormais, tu as trop besoin de mes services pour m’éliminer, sans parler de nos petites extravagances hebdomadaires. Maintenant, aide-moi à m’habiller s’il te plaît.

La femme quitta alors le lit, pressant la couverture contre elle, et se dirigea vers la petite coiffeuse installée derrière la porte, en face du lit.

- Ne le prends pas mal, souffla Crowley. C'était de l'humour. Presque... Au fait, en parlant du temple, de la mission, venons-en à Klinger. J’imagine qu’il vaut mieux que je ne remette pas les pieds au manoir ?

- Tu imagines bien, mon cher. Emelrich Von Bastian (Mort) n’était qu’une ordure arriviste doublée d'un lâche, mais il était fiable, et surtout efficace pour brouiller les comptes. Audrey ne te fera pas abattre à vue, mais ne compte plus sur elle pour...

- Je n'ai jamais compté sur elle pour quoi que ce soit ! l'interrompit Crowley. C'est en suivant ta piste que je suis arrivé là-bas, les activités de Klinger et de sa cour des miracles ne me concernent en rien !

Assise face au miroir de la coiffeuse, la femme ne répondait pas, occupée à arranger les quelques mèches cendrées collées ça et là sur sa nuque et ses joues. Crowley se détacha de la fenêtre et se dirigea vers l’armoire massive, qui remplissait le peu d’espace libre de la pièce. Il en sortit des vêtements noirs et les divisa en deux tas : l’un qu'il posa sur le lit et l’autre qu'il apporta à la femme. Alors qu'il commençait à l'aider à enfiler robe et manchettes, elle reprit en soupirant :

- Les choses étant ce qu’elles sont, j’ai bien peur que si : elle a été désignée par la boussole de Windstrager, il faudra compter avec elle désormais. Ses affaires sont nos affaires. Ainsi que celles de Lohner et de sa bande de chiens fous. Ce sont les affaires de tous en vérité.

- Comment a-t-elle réagi à ça ? Qu’entend-elle faire maintenant qu’elle ne peut plus rester cachée dans l’ombre des Von Bessemer ?

- Ne viens-tu pas de dire que ses activités ne t’intéressaient pas ? rétorqua-t-elle, une malice fatiguée dans la voix. Bien tenté, mais ce soir nous n’avons que faire de ces intrigues d’influence. De plus, tu sais bien que je n’en dirai rien, surtout pas à toi. Je reste fidèle à Audrey, et ce n’est certainement pas le temps passé dans cette chambre avec toi qui changera ça. Maintenant, ressers l’arrière de ma robe et aide-moi avec le collier.

Pendant que Linus Crowley fermait le collier autour du cou de la femme vêtue de noir, il se surprit à noter leurs troublantes ressemblances : mêmes vêtements sombres, mêmes mèches argentées, mêmes traits tirés. Et mêmes histoires cruelles. Dans le miroir, son regard s’accrocha à son propre bras droit, comme on relit une carte : cicatrices qui modelaient la peau, noirceurs et veines qui dessinaient des routes et des chemins.

- Avant qu'on ne sorte, murmura-t-il brusquement, j'aurais besoin de toi pour mes bandages.

- Pourquoi t’obstiner avec ces sceaux de pureté ? Les runes laissées par Holter n'évoluent pas, je te l’ai déjà dit. Et comme tu n'es pas sigmarite, ce ne sont que des bouts de tissu. Fais-moi confiance, ils ne servent probablement à rien, répondit-elle en effleurant une balafre zébrant le cou de Crowley. Si tu veux de l’aide avec des marques, je peux faire disparaître tes cicatrices.

- Tout d’abord, tu n’as aucune certitude quant à leur inutilité, tu n'es pas plus experte en magie divine que moi. Ensuite, pour en savoir plus sur leur fonction il aurait peut-être été avisé de ne pas assassiner Sargen, l’homme qui les avait mises en place ? Cela t'a-t-il traversé l'esprit ? ironisa Crowley, agressif. Enfin, ces cicatrices sont autant de rappels de ce que Alwin Holters m’a enlevé, et il est hors de question que je les fasse disparaître. Avec elles, lui et ses sbires m’ont désigné, ils m’ont élu. Chacune est un contrat signé entre eux et moi, une promesse de vengeance que j’assouvirai.

- Tu es incapable de penser à autre chose, n’est-ce pas ? s’emporta-t-elle, les traits tirés par l’exaspération. Mais quand le dernier d’entre eux aura payé, que deviendras-tu ?

- Morgatha il me semble que côté vengeance, je n’ai pas de leçon à recevoir de toi...

À ces mots, la tension qui gonflait la chambre se déchira soudain, comme un voile. Un sourire — fragile, presque involontaire — illumina les visages des deux amants. Morgatha se perdit un instant dans un passé lointain, ses yeux attendris accrochés à quelque chose qu’elle seule voyait. Crowley, lui, la fixait en silence, conscient du souvenir qui la visitait. Et, le temps d’un souffle, sur le visage balafré du répurgateur passa un éclair inattendu : non pas de la haine, non pas de la colère, pas plus de rancune, mais une parcelle infime d’affection, aussitôt étouffée.

- Très bien. Tu as marqué deux points ce soir, dit-elle en arrangeant d’un geste précis le col de sa robe. Je t’accorde la victoire. Habille-toi et occupons-nous rapidement de ton bras : la nuit est tombée, on nous attend.

- Tu as raison, déclara-t-il en se dirigeant vers le tas de vêtements posés sur le lit. Ils sont impatients depuis le temple, elle tout particulièrement. Pas de temps à perdre, la ville ne va pas se sauver toute seule.


Aeria

On dit souvent que les yeux sont un miroir de l’âme. Je n’y ai jamais vraiment cru, mais ce matin-là, j’ai commencé à penser que certains regards portent réellement le poids d’une vie.

Pour une Eonir de Laurelorn, rien n’a plus de valeur que la forêt, nos serments, et les nôtres. Alors comprendre comment je me suis retrouvée à Ubersreik… disons que ce n’était pas vraiment de ma propre volonté.

Je ne serais jamais partie si Arkly n’avait pas sombré dans ces ennuis. Et me voilà, loin de Laurelorn, loin de mes arbres, une seule idée en tête : tuer Otto Von Bessemer (Mort) De ma lame si possible. Il mourra, tôt ou tard.

Ce matin-là, je traversais les docks, quand je vois cet homme, en train de négocier avec quelques dockers. Il les connaissaient. La façon dont ils leur parlaient montrait une vieille histoire qui n’était pas terminé entre eux.

Crowley, était déjà mon compagnon de route à ce moment-là. Un homme sans réel plan, mais animé d’une haine pure contre tout ce qui est corrompu. Le chaos, l’or, le pouvoir …

Là où pour moi Otto et son armada représentaient ceux qui ont pourris ce monde, lui voyait plus large, mais la conclusion restait la même : il fallait les faire tomber.

Bref, et c’est en marchant que je l'ai vu. Cet homme marqué par la vie. Je connaissais ses yeux, bien que désormais il semblaient moins obéissant qu'autrefois. Comme s’il avait passé des années à respirer sous un poids énorme. Je me suis assise au bord du Teufel et il s’est approché.

Yao : Sympa, le lever du soleil.

Je lève les yeux. Je n’ai jamais été très bavarde.

Aeria : En effet.

Yao : Ça fait longtemps.

Aeria : En effet.

Qu'est-ce que j'étais devenue ? Je ne sais pas si c’était la curiosité ou l’intuition, mais j’ai fini par parler. La dernière fois que j'avais vu Yao, c'était sur la flotte pour la bataille d'Ubersreik. On avait combattu côte à côte. Alors j'ai parlé de l'après. De la bataille de Marienburg, d’Arkly, puis d'Aelïr.

Aelïr, c'était l'Asrai qui s’était battu avec nous à Ubersreik et que Yao connaissais vaguement. Mais, pour moi, c'était surtout l'elfe avec qui j'avais passé plusieurs années de ma vie après le départ d'Arkly…

Lorsqu'on s'était retrouvé j'étais seule. Mon frère venait de partir pour voyager. Je ne cherchais pas un “partenaire” et pourtant c'est ce qu'il était devenu. Notre relation a été pure, profonde et même dangereuse.

Je racontais à Yao comment tout avait basculé lorsqu'il avait fini par être capturé par le culte de Weltschmerz, qui commençait à prendre de l'ampleur sur la région et à bruler des elfes. J'ai tenté de le sauver en allant voir Von Bessemer, que je connaissais un peu mais il avait refusé. Soit disant que ça aurait été trop compliqué politiquement parlant. Ce jour-là je l'ai perdu à cause de cet homme complètement corrompu et incapable d'agir.

Bref, j'en avais assez dis sur mon passé. Alors j'ai demandé à Yao ce qui avait changé.

Yao, c’est un survivant. Un révolté. Il a travaillé ici, dans les docks, avant de tenter de lever les ouvriers contre ceux qu’il appelle « les bourgeois ». Ses mots sentaient la sincérité et le vécu, pas les grands discours de taverne. Il n’a pas raconté une révolution héroïque. Il m’a raconté des échecs. Tout comme moi. Et comment ces échecs l’avaient construits.

J'ai regardé ses mains couvertes de bleues et de bandage. Elles avaient bien changées, tout comme ses yeux. Ses mains d’ouvrier et ses rides aussi, faciles à deviner, et reflet de ses batailles passées.

Il m’a parlé aussi de l’hypocrisie des puissants. Et c’est à ce moment-là que j’ai compris. Nos ennemis n’avaient peut-être pas le même visage, mais ils venaient de la même classe.

Une rage commune envers cette bourgeoisie capable de corrompre tout et de sacrifier la meilleure âme. J’avais l’impression qu’on avait une sorte de rêve et d'histoire commune. Je crois que Yao a compris. On a parlé jusqu’au soir.

Pas de romance. Ce n'était pas Aelïr. Simplement deux âmes fatiguées qui se croisaient. Et s’il y a une chose que j’ai apprise en quittant Laurelorn, c’est que les liens les plus solides ne sont pas toujours ceux du sang, mais ceux des combats partagés.

Alors je l’ai présenté à Crowley. Une Eonir, un Taube Essen, une nécromancienne repentie, et un ancien ouvrier qui refuse d’abandonner. Un groupe mal assorti, mais c’est notre groupe. Il y a bien pire que de se battre côte à côte avec ceux qui portent la même rage.

Eanur

Le milieu de l’automne approchait, mais en dehors de la teinte cuivrée des feuilles d’arbre et de la douche lumière rasante du soleil en ce début de journée, rien dans le temps ni dans l’agitation de la ville ne laissait présager l’approche de l’hiver. Les échoppes étaient pleines et la clientèle abondante. Ubersreik en plein jour semblait vraiment avoir retrouvé sa superbe d'antan, du moins en apparence. D’une certaine manière, la destruction Skaven avait même été bénéfique. Les vieilles structures avaient été dynamitées et la reconstruction donnait nombre d’opportunités, le chômage était presque absent et les évènements de Marienburg avaient redonné à la cité sa place stratégique. En conséquence les marchands affluaient, faisant prospérer le commerce comme en témoignaient les innombrables gangs de la ville : les moustiques ne piquent que là où il y a du sang. Eanur était appuyé contre un des murs de la fabrique qui servait de QG au Arbeitsmuher. Avec la fin de la révolte armée, l’entrée était devenue un immense capharnaüm, une sorte d’agora où chacun s’exprimait autant pour parler de politique que pour programmer la prochaine beuverie. Dans ce tumulte s'échangaient volaille, fruits et tout ce qui concours à la substance ainsi que les butins de menus larcins glanés ça et là dans la ville.

Désolé du retard Eanur, mais depuis que je suis au conseil, certains pensent que j’ai acquis de super pouvoirs. Dit le chaud accent péninsulaire de Catalina Orteval.
Pas de problème, si tu connaissais ma réputation à la tour Blanche tu saurais que je ne suis pas en mesure de blâmer qui que ce soit à ce propos.
Quoi qu’il en soit tu remercieras Franz pour le coup de main. Ma position exige une protection, soit, mais je n’ai pas envie d’avoir des gardes qui me suis comme des canetons derrière une canne.
Sa tombe bien la compagnie bosse pour la garde et je doute que frau Inge Taschner ait beaucoup de garde a gâché pour de la représentation en ce moment. Tout le monde y trouve son compte au final.
Et toi ? Je sais que la compagnie a beaucoup à faire en ce moment. Et toi aussi.
Ne t’inquiètes pas pour ça. Si il t’arrivait quelque chose, les docks s’enflammeraient pendant des jours, et ça, ça nous prendrait du temps. Et si je dois trahir la neutralité de l’eau noire, je dois dire que je vous aime bien. Ajouta à voix basse l’Asur.
Vous ?
Oui… Toi, Yao les Arbeitsmuher. J’aime bien venir ici. Je trouve votre lutte… Vivante.
L’estalienne ne répondit rien d’autre qu’un sourire,, visiblement touchée.

Un discret coup de sabot sur le sol se fit entendre. Ils se retournèrent pour faire face à un grand destrier les observait avec un air hautain.

Pardon Ashar, je suis désolée. On y va. S’excusa Catalina en caressant l’énorme cou du cheval.
J’en connais un qui commence à jaloux ! Railla de son côté l’elfe en lui donnant un petit coup d’épaule.

Le trio se mit en route. La foule s'écarta pour les laisser passer, mais Catalina s’arrêtait régulièrement pour serrer des mains, écouter une doléance ou répondre à une interpellation.
Lorsqu'il sortirent enfin de l’attroupement, ils étaient suivis par une large bande d’enfants des rues qui les entouraient.

Toi qui ne voulait pas de canetons…
Tait toi, idiot, rabroua avec un sourire Catalina.
Quel est le programme Madame la Conseillère ? Demanda l'Asur en prenant sa meilleure voix d’aristocrates Elfe.

Catalina lui mis un coup directement dans les cotes.

Ouch ! Yao t’a donné des cours on dirait.
Pas que… J’ai grandi avec cinq grand frère… NUNUR !
Il te l’a dit ?! s'étrangla l’elfe horrifié.
Sans même que je le lui demande… Et il était très fier de lui. Bref, on va se balader dans les docks, les exploités ne sont pas qu’uniquement dans le Dunkelfeucht Je ne peux pas qu’attendre que les opprimés viennes t’a moi, c’est aussi à moi de venir vers eux.

Ce petit attirail se met en marche. Très vite, Ashar devient la principale attraction du jeune cortège. Ashar adorait les enfants, presque autant qu'il se méfiait des adultes. Lorsqu' il se baladait en ville avec Eanur, si un enfant le montrait du doigt, il ne résistait pas à venir prendre quelques caresses, si un bébé pleurait, il mettait son gros museau dans le berceau pour le réconforter… Alors une ribambelle d’enfants. Il les laissaient monter à 3 ou 4 sur son dos et devançait le groupe en marche rapide avant de revenir pour prendre un autre groupe. Et ainsi de suite. Un enfant, presque adolescent restait pourtant en retrait. Harald, chef de la bande éponyme La bande d'Harald, ne semblait pas pressé de prendre son tour. Le destrier s’approcha de lui et descendit sa tête au niveau du jeune humain. Harald était raide comme un piquet, sa crainte était palpable. Sentant sa détresse, Ashar plia intégralement se pate jusqu'à se retrouver sur le ventre. Mais Harald restait pétrifié. Poussé par les cris, obligé par son statut, il se résigne à monter, tremblant comme une feuille morte. Avec d’infinies précautions le destrier se releva et commença son carrousel. Les mains du jeune homme agrippaient fermement le crin du cheval. Ashar ne s’arrêta pas cette fois au premier tour, il en fit un de plus plus qu'un autre… Tour après tour, Harald se rassura puis se détendit. Ashar lui accélérait la cadence imperceptiblement, tour après tour. Ainsi lorsque il en arriva au trot, l’enfant riait à gorge déployée. Le cheval atteignit ainsi au bout de la rue et lorsqu'il se retourna il lança le galop. L’enfant fut surpris mais s’agrippa et lorsque en quelques foulées ils arrivèrent au niveau des autres, ce fut sous les acclamations de ses camarades que, fier comme un coq, Harald parada. Il descendit de sa monture au milieu de ses amis. Le cheval lui donna un petit coup de tête dans le dos, comme pour le féliciter.
 “On dit quoi ?” Interpella Catalina qui observait la scène d’un peu plus loin. “Me… Merci” dit simplement l’enfant en posant maladroitement sa main sur la tête du cheval.

Toutes ces tribulations les avaient conduit dans le Kunstviertel (Quartier des Artisans). La non plus Catalina était loin d’être inconnue. Et rapidement nombreux furent ceux qui vinrent s’adresser a elle. A tel point qu'une foule commença a s'amasser, puis a gonflé. Eanur tenta de la discipliné, mais sourde à la diplomatie, comme toutes les foules, Catalina et lui furent rapidement coincé, et alors que la situation semblait tourner au drame, un bras les tira derrière eux et ils se retrouvèrent à l’intérieur d’une petite boutique a l’odeur d’ancien cuir et de poussière. Le dos d’un vieillard en bouché l’entrée et s’adressait à la foule d’un ton ferme et sec : “La señora Orteval, n'est pas disponible immédiatement je regrette. Mais nous savons tous où la trouver non ? Alors du balais ! À moins que vous soyez des clients acheteur.”
C’était une librairie, enfin il semblait. Des livres et rouleaux s'entassaient sans ordre apparent du sol au plafond. Deci-delà, des babioles au formes et à l'utilité plus que cryptique trônaient sur une pile de d’ouvrages ou sur un meuble dont l’équilibre défiait la gravité. La seule fenêtre de la petite échoppe était obstruée par de massifs tomes reliés en cuir parcourus de toiles d’araignées. Pour combler le manque de lumière subséquent, la boutique était éclairée à la bougie ajoutant à l'ambiance du lieu ce qu’il y perdait en sécurité. Dans les coins, sous les meubles et au-dessus des plaintes, des petits yeux brillants les observaient fixement. Et sous une table, un énorme mastiff d’Arabie, peut-être aussi vieux que les plus vieux livres de la boutique, ronflait doucement rythmant le lieu d'un tempo lent et paisible. Pour parfaire le tableau, sur un lourd poil en fonte dans lequel rougeoyaient des braises en craquelant, une bouilloire sifflait que l’eau était chaude.
Le vieillard se retourna après avoir claqué sèchement l'épaisse porte en bois au nez de la foule, puis se dirigea vers la bouilloire. Et quelques secondes plus tard, l’eau coulait doucement sur un mélange d’herbe et de fleurs. 

Voilà pour vous señora Orteval, dit le vieil homme en tendant une tasse sur une petite écuelle au style étonnamment classieux bien que suranné. Ne les jugez pas trop durement, pour une fois qu'ils ont l’impression qu’on les écoute, ils ont tous quelque chose à dire.
En tout cas qu'elle succès ! S’exclama l’Asur en recevant lui aussi une tasse.

L’estalienne bu une gorgée en tremblant avant de poser la tasse et de se prendre le visage dans les mains.

Eanur, arrête c’est … Horrible !

Surpris de voir sa camarade ainsi, l’elfe hésita :

Qu'y a- t-il ? Ai-je dit quelque chose de malencontreux ?
Tous ces gens… Ce qu’ils attendent de moi… Je dois déjà me battre tous les jours pour que je sois entendu au conseil. Si tu étais là Eanur, parfois ils parlent entre eux comme si je n’étais même pas là. Et ces gens dehors il s’imagine que j’ai du pouvoir, que je suis presque la Burgmeister. Et comme si cela ne suffisait pas, certains des miens commencent à dire que j’ai trahis. Que je profite des or de la ville et que j’en oublie les problèmes du peuple. Et Yao qui n’est plus là, je ne sais même pas si les Arbeitsmuher serait encore unis.

L’Asur resta interdit un moment ne sachant comment réagir. Il ouvrit plusieurs fois la bouche pour dire quelque chose avant de se raviser à chaque fois. Il devait le reconnaître, il n’avait jamais eu à porter cette charge, il n’avait eu ni le poids du commandement, ni celui du leadership, il était la voix qui murmure derrière un rideau, celle qui suggère, pas celle qui décide. Là, devant la responsabilité qu'auraient ses paroles, Aenur ne pouvait que se taire. Pris entre lâcheté et ignorance, la honte l'envahit.

Señora Orteval, dit le vieillard avec un quasi imperceptible accent estalien, ces gens ne vous demandent pas de vous battre pour eux. Ils vous demandent de vous battre en leur nom. La prochaine fois qu’ils vous mépriseront rappelez-leur qui vous êtes et de la voix que vous porterez. Rappelez leur que vous êtes le cocher qui les conduit sur les routes en évitant les embuscades, l’ouvrier qui fabrique leurs vêtements, vous êtes la lavandière qui les lave et la bonne qui les plies. Vous êtes la nourrice qui élève leurs enfants et le sommelier qui remplit leur verre de vin. Et si à cette simple évocation ils ne comprennent pas rappelez-leur que vous êtes la seule chose qui les sépare du prix du sang. Quant au vôtre, ne vous inquiétez pas. Tant que leurs draps seront les vôtres, tant que leur pain quotidien aura le même goût que le votre et tant que vos larmes naîtront de sueurs et de sang comme les leurs, toujours, vous serez dès leur.
Merci… mais je me sens si impuissante, si désarmée.
Si c’est des armes qu’il vous faut señora, cette pièce en est rempli et croyez moi ce sont des armes que vos ennemis redoute plus que vos lames. Servez-vous Señora.

L’homme disparu dans le fond de sa boutique, quelques jurons et minutes plus tard, il revint avec un petit livre poussiéreux.

Tenez Señora. Se sont les mémoires d’un grand homme, un grand savant et philosophe d’Arabie. J’ai eu l’honneur de le servir un moment. A ma connaissance c’est le seul exemplaire. Gardez le précieusement.

Puis l’homme se retourna et passa une tête par la porte de sa boutique.

-Ils semblent qu’il soit parti. Profitez-en pour vous enfuir… Allez… Allez.

Poussez par le vieux les deux comparses sortir du magasin non sans remercier pour l’hospitalité. Une fois dehors, il fini par retrouver Ashar et les enfants toujours en train de jouer un peu plus loin, et visiblement peu inquiet de leur sort.

-Bon maintenant qu’on a tout le monde, je sais ce que l’on va faire. Fini les relations publiques, tout le monde a besoin d'un remontant.

Il tira Catalina par la manche et la conduisit au travers des rues du Kuntsviertel. Il finirent par déboucher sur une petite placette sur laquelle donnait une enseigne proprette et relativement bien fréquenté. Sous la grande enseigne “L’Oasis”, devant un contoire donnant sur la rue, s’affairait devant de grandes coupoles rempli d’huile bouillante un homme en chemise blanche et tablier rouge. Dans les grands récipients dorait une pâte épaisse.

-Hé Eanur ! Tu vas pas passé a côté de ça, alpaga Giovanni Artigliorosso (mort) en montrant les grands récipients brûlant. Les meilleurs Churos de la ville !
Certainement pas. Tu m’en sert… 

Eanur s’arrêta en réalisant les nombreux enfants des rues qui les regardaient avec envie. Son regard croisa celui de Giovanni qui haussa les épaules.

Ma ! A la fin, c'est la compagnie qui paie non ? D’une façon ou d’une autre. Puis se retournant vers l’intérieur du restaurant et cria : Yusuf Neb-Seni! Ramène moi plus de pâte… Et ramène aussi le spécial quatre pattes végétarien !
Le paysan ? Répondit une voix venue du fond de la boutique.
Non, c’est un compagnon.

Quelques secondes plus tard, l’Arabien sorti avec un énorme seau remplis de pâte et d’un cageot plein de fan de carottes, de pousses de salade et autres restes du restaurant. Yussuf posa le sceau a côté de Giovanni et le cageot devant Ashar qui plongea la tête dedans pour en dévorer goulûment le contenu.

-La gourmandise avant la noblesse à ce que je vois. Se moqua l’arabien en caressant les côtes du cheval.

De son côté Catalina semblait faire la moue et ronchonnait. L’elfe ne pus saisir que quelques bribes : “Pinche pendejo… Churros… no esta el mejor… esta la unica…”. C’est à ce moment que Giovanni lui colla dans les mains un énorme cornet gras dans les mains. Elle resta immobile, visiblement méfiante. C’est à ce moment que Eanur comprend la raison de l’humeur de l’estalienne. Giovanni restait un soutien indéfectible et zélé de Klinger et malgré la trêve conclue, la méfiance restait de mise de part et d’autre. L’elfe leva les yeux au ciel et se saisit d’un des bâtonnets gras et chaud avant au hasard puis l’enfourna tout entier dans sa bouche. La pâte était finement frites à l'extérieur et la pâte parfaitement aérée à l’intérieur. Seule restait un mince cœur moelleux mais pas encore fondant. Eanur ferma les yeux pour exprimer son délice, lorsqu'il les rouvrit, le regard qu’il lança a Catalina disait clairement : “tu en as déjà perdu un”.

En voyant cela Giovanni ne put cacher une certaine satisfaction.

Héhé ! Non mi vergogno a dirlo : “Ce sont bien les meilleurs du Reikland.”
Tu as pas dit de la ville ?
C’est la même chose non ? J’ai appris des plus grands. Et j’ai ma technique secrète. Quatre cuissons dans quatre huiles différentes à différentes températures, ajouta t-il à voix basse.

Catalina hésita puis se saisit d’un Churros qu’elle commença à ronger comme un hamster, par petite portion. Puis par portion de plus en plus grosse. Sans dire un mot. Giovanni lui était déjà passé à autre chose et faisait pleuvoir les cornets abondamment remplis sur les dizaines de petites mains d’enfants tendues vers lui, le tout sous le regard amusé de clients dockers et ouvriers. Se séparant un peu du groupe, Eanur et Catalina allèrent s'asseoir sur un petit banc. Il restèrent là un moment a manger en silence à observer la vie de la placette.

-Ne le dit pas à ton ami, mais ses Churros sont de loin les meilleurs de l’empire. Ils me rappellent chez moi.
-Et encore tu as pas goûté aux baklavas. Et ne t’inquiètes pas il est au courant. Malheureusement quand Giovanni sait faire quelque chose bien, il s’en rend vite compte.
-Il a bien de la chance.
-Comment ça ?
-C’est d’être sûr de soi comme lui. Au moins tu connais le chemin. 

-Dis moi Eanur tu as pensé quoi de ce qu’à dit le vieux bibliothécaire tout à l’heure ? Tu penses vraiment que les Arbeitsmuher peuvent rester unis ?
-Heu la Conseillère aurait besoin d’un conseil ?
-Arrête avec ça ! Réponds-moi, c’est important.
-Hum. Se grattant, la gorge l’Asur, se rendant compte qu’il n’y couperait pas cette fois-ci. Il réfléchit un long moment, puis il inspira profondément.


 -Pour tout te dire, je n’échangerai ma place avec la tienne pour rien au monde, le poids sur tes épaules est juste colossal. Mais notre hôte avait raison de te rappeler la force dont tu es investi. Tu t’en est fait un fardeau, mais tu devrais aussi voir la bénédiction qu’elle porte. Et tu n'es pas seule. Chaque Arbeitsmuher est conscient de sa tâche.
-Et la mienne de tâche, quelle est t’elle ? Que dois-je faire ? Que faire contre la corruption des Von Bessemer, qu’on est eclipsé à ce point par l’ampleur de l'ennemi ? 

Encore une fois, Aenur se pinça la lèvre entre les doigts et prit un long moment pour réfléchir.
-Je n’en ai aucune idée… Avoua t’il.
-Voyons, tu es un maître du savoir non ? Tu dois bien avoir une réponse cachée quelque part dans un vieux bouquin elfe ?
-Tu penses vraiment qu’il y a une science de la révolution ?
-Et pourquoi pas ?
-Ce serait une science incroyablement complexe… Il faudrait comprendre comment fonctionnent les société, décrire les rapport entre les gens, les race, décrire les échanges commerciaux, le tout dans une perspective historique non plus des lignée royale mais des forces et des rapport de forces qui façonne le monde…
-Tu pourrais la créer toi ! Tu es un elfe après tout ?

-Tu sais je foule cette terre probablement depuis le même temps les grand parents de tes grands parents, et pourtant, c’est incroyablement court. Même nous les elfes n’embrassons qu'une infime portion de la connaissance. Le vieux bibliothécaire avait raison en disant que cette connaissance est une arme, mais pas plus que les armes ne gagne les batailles, le savoir n’ouvre pas la voie, il ne fait qu’expliquer celles qui ont déjà été ouverte, car comme pour les bataille, cette tâche est dévolue au homme et au femmes.
-Alors si toi tu ne peux rien faire, alors que suis-je.
-Mais tu veux bâtir un château à toi toute seule. C’est très bien d’imaginer le château que tu veux voir bâtir, mais ça ne dépend pas que de toi, la question est : “quelle pierre veux tu poser ?”

Claro ! Soupira Catalina. Et pour toi, ce serait quoi le plus important de la “revolutionologie” ?
L’histoire je dirais… Connaître le passé pour ne pas avancer dans le noir… Le souvenir des luttes passées.

-Ouais…

Eanur Regarda le cornet de papier gras et vide dans sa main, puis se leva et se dirigea vers l’Oasis : “Ça manque de Churros…”. Et se retournant vers Catalina pensive il ajouta : “les Arbeitsmuher n’ont pas de devise, si ?” Et marquant un temps de pause, il ajouta : “Je me souviens… c’est bien ça “Je me souviens !””


Giovanni


La pluie tombait sur ville comme un soupir du ciel, lavant les pavés souillés par la guerre passée les secrets. Giovanni Artigliorosso monta lentement les marches du manoir de madame Klinger à Bogenhafen, le manteau collé à la peau, ses bottes traçant un sillon de boue sombre sur le marbre. Les flammes des torches vacillaient, projetant sur les murs les ombres d’une époque qui refusait de mourir.

On le fit attendre dans le grand salon, sous la haute verrière qui laissait filtrer une lumière livide. L’air sentait le vin, la cire, et quelque chose d’autre. Une senteur métallique, subtile, que Giovanni préférait ne pas nommer.

Puis la porte s’ouvrit.
Elle entra.

Audrey Klinger ne marchait pas, elle semblait glissait. Drapée dans un voile de velours pourpre, la Lahmianne semblait appartenir à un autre siècle. Ses yeux, d’un rouge si pâle qu’ils en devenaient translucides, se posèrent sur Giovanni avec la lenteur d’un serpent observant sa proie, ou son enfant.

Madonna Klinger… commença-t-il, s’inclinant légèrement. Grazie di m’aver ricevuto.
Sa voix trahissait un mélange de respect et d’inquiétude. Il ne parlait jamais longtemps sans ajouter un mot de tiléen, vestige de son enfance. Une musique étrangère dans cette ville, dans ce pays.
J’avais besoin de parler. De… faire le point, disons.

Audrey hocha doucement la tête, l’invitant d’un geste à s’asseoir. Le fauteuil faisait face à la cheminée, où brûlaient des bûches d’un bois sombre, presque noir.
Dis ce que ton cœur porte, Giovanni, répondit-elle. Je te sens fatigué.

Giovanni serra les poings.
Nous tenons bon, dit-il. La Compagnie de l’Eau Noire a repoussé les cultistes sur de nombreux front. Les Hommes se battent. Ils croient en cette victoire. Il marqua une pause, le regard durci.
Mais les partisans de Pieter Verstohlen… ils ne me plaisent pas. Trop polis, trop dociles. Des sourires qui cachent des crocs. Je connais ces visages. J’ai grandi parmi eux, dans les ruelles de Miragliano. Ceux qui te saluent le matin sont souvent ceux qui t’étranglent la nuit.

Audrey esquissa un sourire, sans joie.
Tu n’as pas tort. Vershtolen est un homme d’apparences. Mais laisse-le croire qu’il avance ses pions, Giovanni. Nous avons déjà placé les nôtres depuis longtemps. L’ombre sait attendre; la lumière, elle, brûle trop vite.

Giovanni hocha lentement la tête.
Peut-être… mais il y a autre chose.
Il baissa la voix.
Rico. Mon frère. Je l’ai retrouvé, enfin. Mais il n’est plus tout à fait lui-même. Parfois, il me regarde comme si… comme s’il voyait quelque chose en moi. Quelque chose que je ne veux pas voir.
Son regard se perdit dans les flammes.
J’ai peur qu’il sombre. Que la soif l’ait effleuré. Et si c’est le cas… alors je ne sais pas si je pourrais le sauver.

La vampire resta silencieuse un long moment. On n’entendait que la pluie. Puis elle parla, d’un ton adouci:
Ton frère est fort. Il tremble, mais il ne tombe pas. Il se bat, jour après jour, contre ce qui le ronge. Il parle souvent de toi, tu sais, de Pia et surtout d’Alys. Il espère qu’elle vit encore, quelque part. Cet espoir le maintient debout.
Elle pencha la tête, son regard semblant percer l’âme du mercenaire.
Et je veille sur lui, comme je veille sur toi.

Giovanni sentit sa gorge se nouer. Il détourna les yeux, une ombre d’émotion au coin du regard.
— Alors je vous crois, Signora.
Un silence passa, puis il reprit, plus léger:
— J’ai aussi de bonnes nouvelles, tout de même. Yusuf, mon partenaire… ce vieux renard. Notre restaurant marche bien. L'Oasis, vous vous souvenez ?
Il esquissa un sourire sincère.
— Les habitants viennent y manger, les soldats aussi. Certains même osent dire que j’ai «une main bénie». "Ah! se una benedizione…"
Il rit doucement.
— Yusuf dit que la bonne cuisine est la seule magie honnête du monde. Peut-être a-t-il raison.

Audrey eut un mince sourire.
— Il t’apprend la paix, alors. C’est précieux. Les hommes qui savent nourrir les autres sont rares, Giovanni. Enfin j'imagine que c'est un peu différent pour moi.

Giovanni hocha la tête, avant d’ajouter avec une réflexion plus grave:
— Il y a aussi… une autre personne, Signora.
Il hésita.
Son nom resta suspendu dans l’air, comme une note claire dans un silence tendu.
Nous n’avons pas beaucoup parlé, pas encore. Mais… j’observe, vous savez. Et cette femme… elle a quelque chose. De la discipline, oui, mais aussi cette ardeur qu’on ne feint pas. Une loyauté pure. Elle combat avec une efficacité rare, presque inquiétante, et pourtant sans cruauté.
Il fit un geste vague de la main.
J’aimerais lui faire confiance. Davvero. Dans ce monde de faux-semblants, elle me semble… vraie.

Audrey acquiesça lentement, un éclat pensif dans le regard.
Tasaria est précieuse. Elle est née du fer et du silence. Une lame dans la nuit, mais une âme droite. Si ton instinct t’appelle vers elle, écoute-le.
Puis, plus bas:
Nous aurons besoin de personnes comme elle. Et de cœurs comme le tien, capables de voir au-delà des apparences.

Giovanni baissa la tête, presque honteux de la chaleur que ses mots lui inspiraient.
Peut-être. Ou peut-être que je cherche trop désespérément à croire en quelqu’un.

Audrey sourit à peine, comme on sourit à un enfant têtu.
Alors crois, Giovanni. C’est une arme aussi dangereuse que l’acier, mais bien plus rare.

Un silence s’installa, avant qu’elle ne ramène doucement la conversation sur un ton plus intime:*
Et Sigrid ? demanda-t-elle. La jeune chasseuse.

Le cœur du Tilléen se serra aussitôt.
Sigrid Tahnred (Partie)… maledizione.
Il se leva, fit quelques pas.
— Elle se bat comme si la mort était un jeu. Je la vois foncer, tête la première, contre des horreurs qui glacent le sang. Et chaque fois, j’ai peur que ce soit la dernière.*Il marqua une pause, la mâchoire crispée.
— Je ne comprends pas pourquoi ça me fait autant de mal. J’ai vu mourir des amis, des frères d’armes. Mais elle… c’est différent. C’est comme si… comme si je voulais la retenir, même au prix de ma propre vie. Et pourtant .. C'est vous que j'aime Signora. Et ça a toujours été vous !

Audrey s’était levée à son tour. Elle s’approcha lentement, jusqu’à être à un souffle de lui. Sa voix, douce et glacée à la fois, le traversa comme une lame:
— Tu tiens à elle. Plus que tu ne veux l’admettre. Ne t'en fais pas, je ne suis pas jalouse.
Elle le fixa droit dans les yeux.
— Jusqu’où irais-tu pour elle, Giovanni ? Jusqu’à trahir ton devoir ? Jusqu’à offrir ton cœur à une cause qui n’est pas la mienne ?

Il resta muet. Son regard, fuyant, se perdit vers la fenêtre où la pluie ruisselait sur le verre.
— Je… je ne sais pas, murmura-t-il.

Audrey resta silencieuse un instant, comme si elle goûtait ses mots. Puis elle posa une main glacée sur son épaule.
— Le doute n’est pas une faiblesse, Giovanni. C’est une preuve d’humanité. Et c’est en partie pour cela que je t’ai choisi.
Elle recula, reprenant son port altier.
— Mais souviens-toi : tant que tu tiens debout, la flamme tiendra, même si tu ne t’en rends pas compte. Et moi… je veillerai à ce que tu ne t’éteignes pas.
Et j'ai besoin que tu veille sur Rico, il a besoin de toi durant les prochains mois.

Giovanni s’inclina, lentement, le cœur battant plus fort qu’il ne voulait l’admettre.
— Alors j'irais, Signora. Pour vous. Pour lui. Peut-être, un jour… pour moi aussi.

La vampire esquissa un sourire qu’aucun mortel n’aurait su déchiffrer.
Quand il quitta la pièce, le bruit de ses pas s’éteignit dans le couloir, avalé par la pluie.
Audrey resta seule, le regard perdu vers la nuit.
Un murmure s’échappa de ses lèvres:
— Jusqu’où iras-tu, mon cher Giovanni, avant que ce monde ne te brise ?


Emma

La pluie tombait sur Ubersreik, étouffant les bruits des passants. Dans les ruelles, le vent soufflait 
entre les bâtisses décrépites, et le fleuve grondait au loin.
 Emma avançait sans un mot, le col relevé, son manteau battant contre ses jambes. La note brûlait dans sa poche : un morceau de papier chiffonné, griffonné à la hâte avant son départ de l’Oasis :
 « La Lanterne Fêlée, demain soir, 23 h. »
 Elle n’aurait pas dû venir. Elle le savait. Mais il y avait dans ce message un écho du passé, de l’Arabie, du sable chaud, et de cette mission…
 La Lanterne fêlée n’avait rien d’un lieu pour les retrouvailles. Le plafond s’affaissait, les poutres suintaient d’humidité, et la lumière vacillante des lampes à huile jetait sur les murs des ombres qui dansaient dans le silence. Au comptoir, deux ivrognes s’endormaient dans leurs pintes, tandis qu’une serveuse apathique essuyait les mêmes verres depuis des heures. Et lui, Suzam Shenim était là. Assis seul dans un coin, le dos droit, son Oud posé contre sa cuisse.
 Il portait une chemise d’un blanc immaculé, une veste de velours grenat aux broderies usées, et un anneau d’or bien trop volumineux à la main droite. À première vue, il ressemblait à tous ces bardes vaniteux et désespérément séduisants qui couraient après les pièces et les flatteries. Mais ses yeux, noirs et brillants, trahissaient autre chose.
 Lorsque leurs regards se croisèrent, le bruit de la pluie sembla s’effacer.
 — Emma Silberbauer, prononça-t-il comme une chanson, je commençais à croire que tu ne 
viendrais pas.
 Elle resta debout un instant avant de s’asseoir en face de lui.
 — Tu n’as pas changé, murmura-t-elle, toujours à te cacher dans les recoins.
 — Les recoins sont les seuls endroits où l’on ne m’applaudit pas, répondit-il avec un sourire. C’est plus calme.
 Elle esquissa un sourire ironique.
 — C’est ça, le grand barde d’Ubersreik ? L’homme qu’on acclame sur les places et qu’on croit incapable de réfléchir plus loin que sa coupe de vin ?
 Il haussa les épaules, amusé.
 — C’est pratique, tu sais. Quand tout le monde te prend pour un imbécile, on te laisse tranquille.
 Il fit tourner lentement son verre, observant la lueur de la lampe se refléter à l’intérieur.
 — Et toi ? Il paraît que tu es au service de l’Eau Noire ? Toujours la plus loyale, la plus docile ?
 Elle fronça les sourcils.
 — Fais attention à ce que tu dis.
 — « Docile » n’était pas une insulte, corrigea-t-il doucement. C’est juste… ce qu’ils ont fait de toi.
 Le silence tomba entre eux. Seule la pluie continuait de cogner sur les vitres fissurées. Emma prit une gorgée de bière. Le goût amer lui serra la gorge.
 — Pourquoi ce rendez-vous, Suzam ? Si c’est à propos de cette mission, je connais déjà le rapport : objectif rempli, cible neutralisée, extraction réussie. Fin de l’histoire.
 Un éclat de douleur passa dans le regard du barde.
— Fin de l’histoire ? Tu crois que c’est aussi simple que ça ?
 — C’était une mission, rien d’autre.
 — Non, dit-il. Ce n’était pas « rien d’autre ».
 Il posa les mains sur la table, lentement, comme s’il pesait chacun de ses mots.
 — L’Arabie, Giovanni Artigliorosso (mort)i, Thaïs "Trois"poings Essen, l’enfant… nous. Tu t’en souviens, n’est-ce pas ?
 Emma sentit un frisson remonter sa colonne.
 — Oui, je me souviens.
 — Et de moi ?
 Elle leva les yeux vers lui.
 — Je me souviens que tu étais là. Que tu chantais même au milieu du désert, juste avant…
 Elle s’interrompit. Son cœur battait plus vite sans raison.
 — Mais je ne me souviens pas de ce que tu essaies de me faire dire.
 Suzam sourit, sans joie.
 — Alors tu as oublié ce qu’il y a eu de meilleur dans ce voyage : la seule bonne chose qui nous soit rrivée là-bas. Nos discussions tard la nuit, nos regards volés, et même tes propres émotions…
 — Arrête, souffla-t-elle.
 — Tu veux que j’arrête ? Très bien. Mais moi, je me souviens. Je me souviens du sable qui brûlait nos bottes, du goût du vin que tu avais volé, de ta main tremblante quand tu as donné la fiole à Giovanni. Et la nuit d’après, quand ce que nous venions de faire était trop lourd à porter pour toi, et que le seul réconfort que tu as trouvé venait de moi. Quand tes yeux se sont plongés dans les miens 
avant que tu…
 Emma se leva brusquement, la chaise grinça.
 — Assez !
 Il resta immobile. Son regard la traversait comme une lame.
 — Tu peux renier les souvenirs qu’on t’a pris, mais tu ne peux pas effacer ce que ton cœur sait encore.

 Un silence.
 — Pourquoi maintenant ?
 — Parce que ta mémoire commence à te revenir. Parce que je te fais encore confiance et parce que, 
malgré tout ce qu’ils t’ont pris… tu es toujours toi.
 La lampe vacilla, puis s’éteignit un instant, laissant la taverne dans une ombre dense. Dans le noir, Emma entendit le frottement d’une corde d’Oud : une mélodie douce, fragile, presque une prière. 
Quand la flamme revint, Suzam jouait à voix basse, le regard perdu sur ses doigts. Emma sentit 
quelque chose remuer dans sa poitrine : comme un souvenir revenu de trop loin, le voir là, faisant ce pour quoi il est le meilleur. C’était trop pour elle, trop pour son cœur. Elle recula sans un mot et enfila son manteau.
 — Tu n’aurais pas dû me rappeler tout ça. C’est trop tard.
 Il releva les yeux vers elle, un sourire triste au coin des lèvres.
 — Je n’ai rien rappelé, Emma. Je n’ai fait que chanter ce que tu avais oublié d’écouter.
 Et tandis qu’elle allait franchir la porte, une note s’éleva derrière elle. Une seule note. Vibrante, pure comme une larme suspendue. Emma s’arrêta net. Son cœur fit un bond, violent, instinctif. Ce n’était pas une mélodie, pas vraiment juste cette note que Suzam laissait mourir sur la corde. Et soudain, la Lanterne fêlée disparut. L’odeur de la bière se dissout dans celle du sable chaud. Le plancher devint poussière, et la pluie d’Ubersreik fut remplacée par la brûlure sèche du vent d’Arabie. Le désert s’étendait à perte de vue. Le vent soulevait des nuages de sable. Le soleil, à son zénith Qasr Al Nour écrasait la cour du palais du sultan Kacem El Quasim au loin. Ils étaient quatre. Quatre ombres infiltrées dans un monde de soie et de secrets. Suzam Shenim, vêtu d’une tunique d’or, Oud en bandoulière, sourire de charmeur. Giovanni Artigliorosso, le regard froid, concentré, une dague dans la manche. Thaïs « Trois-Poings » Essen, silencieuse, précise, le corps tendu comme une corde d’arc prête à rompre. Et elle, Emma Silberbauer, celle qui portait le flacon.
 Elle se revoit dans une chambre d’enfant. Sur la table, le poison qu’elle avait récupéré sur ordre d’Audrey Klinger. 
« C’est un obstacle pour nous, Emma, » avait-elle dit d’une voix douce, presque maternelle. « Il 
faut qu’il disparaisse. Il n’est pas le vrai héritier de Qasr Al Nour »
 Mais l’enfant n’avait rien d’un monstre. Un garçon d’une dizaine d’années, les yeux sombres et curieux, les doigts tachés d’encre. Il avait offert un sourire à Emma lorsqu’elle était entrée dans la pièce. Et dans ce sourire, elle avait vu l’innocence qu’on lui avait dit d’éteindre.
 Suzam, à côté d’elle ; Thaïs, postée près du couloir, prête à faire taire quiconque approcherait ; Giovanni, assis à table, levant la coupe que l’enfant boirait bientôt. Emma se souvient du tremblement de sa main quand elle tenta de faire couler le poison, de la chaleur du métal sous ses doigts, du regard de Suzam, planté dans le sien, intense, insistant.
 « Ne le fais pas si c’est trop difficile », avait-il murmuré.
 Giovanni lui avait pris le flacon, l’avait versé dans la coupe, puis dans la bouche du garçon. Ce qu’elle avait oublié, c’était ce qui avait suivi : la convulsion, le cri, et le silence. Sans un regard en arrière, ils avaient fui. Une larme brûlante avait roulé sur la joue d’Emma ; Suzam s’était tourné vers elle. Puis, dans le tumulte, il l’avait prise par la main et entraînée à sa suite. Le souvenir se précisa : l’intérieur d’une tente, plusieurs heures plus tard. Emma assise sur sa paillasse, Suzam face à elle. Il avait essayé, de toutes ses forces, de la réconforter. La chaleur de ses bras avait réussi, du moins partiellement, à apaiser le trouble de la jeune femme. Était-ce un remerciement ? Un moment d’égarement ? Une réelle attirance ? De l’amour ? Emma ne savait le dire. Elle n’avait jamais ressenti cela avant, mais ce baiser, elle en avait été l’instigatrice, et elle en avait eu besoin…
Puis Giovanni était entré, les obligeant à s’ éloignés l’un de l’autre à la vitesse de l’éclair.
 Le Tiléen s’était assis aux côtés d’Emma, avait prit une grande inspiration comme pour se donner du courage et avait pris la parole. -Vous méritez de savoir pourquoi nous avons fait cela, après tout ce que nous avons vécu ensemble, je vous le dois… Il y a fort longtemps, l’année de mes cinq ans, j’étais sur un bateau au départ de Miragliano. Ma belle mère était avec moi. Je vois encore cette étendue bleu à perte de vue, le vol des oiseaux autour de nous et les vagues créées par l’avancer de l’embarcation. Son regard se perdit sur la flamme de la bougie et sa voix se fit plus basse, comme si le souvenir le brisait encore une fois. Tout s’est passé très vite, elle a attrapé mes hanches et m’a fait basculer par dessus bord. Je me souviens encore de la morsure de l’eau froide sur mon petit corps. Je n’étais qu’un enfant, certes, mais déjà promis à un grand avenir. Mon père, était Kacem El Quasim le Sultan de Qasr Al Nour.

 Les yeux d’Emma se fixèrent alors sur le jeune homme, lorsqu’elle comprit où il voulait en venir.
-C’est donc toi… Tu es le vrai héritier de ce royaume ?
 Giovanni eu un léger rictus avant de répondre.
-Effectivement, même si j'aurais du mourir ce jour là.
 Un homme et une femme, enfin des enfants, du nom de Rico Verrezo et Pia Artigliorosso m’ont sauvé ce jour-là, et depuis cet instant il est devenu ma famille. Je ne veux pas de royaume, de château ou de couronne, ce que je veux c’est être libre de rejoindre les gens que je considère comme ma famille… Mais Audrey Klinger dit que je suis un atout, que je pourrais devenir le Sultan et contrôler la région grâce aux Lahmianne.

 Le souvenir s’effaça brutalement. Emma revint à elle dans la Lanterne fêlée, le souffle court, le 
visage trempé de sueur. Suzam était toujours là, son Oud posé sur ses genoux. Mais cette fois, il ne souriait plus.
 — Tu te souviens, dit-il simplement.
 Elle hocha la tête.
 — Oui… du fils du sultan… il est vivant, mais mourant. Le vizir Ibyn Mussaraf… il le tient en vie grâce à la 
magie. Et… le reste aussi, Giovanni est… C’est lui l’héritier ! Et … nous…  dit-elle en rougissant.
 Suzam hocha la tête, le visage sombre.
 — C’est pour ça que je t’ai fait venir ici. Je savais que tu finirais par te souvenir. Je devais savoir ce que tu ressentirais.
 — Et toi ? demanda-t-elle. Qu’est-ce que tu ressens ?

 Il détourna le regard vers son instrument, en caressant doucement ses cordes.
 — La même chose qu’alors. Et j’ai peur que ce que je ressens ne soit plus réciproque.
 Emma serra les poings, baissant les yeux vers ses pieds. Soutenir son regard lui était trop difficile. Elle, médecin de talent, toujours là pour aider les gens, s’apprêtait à faire du mal à un homme, un homme qu’elle avait aimée, plus que de raison. Mais elle se devait d’être honnête, d’abord avec elle-même, puis avec lui.
 L’homme qu’elle aime désormais, ce n’est plus Suzam ; bien que ces deux hommes aient des points communs, son cœur parvient sans peine à les différencier.
 — Je suis désolée, Suzam. Mes sentiments pour toi ont été vrais et puissants, mais… je ne suis plus celle que tu as connue.
 Elle pressa sa main contre celle de l’homme face à elle.
 — Sans toi, je ne serais peut-être pas revenue de là-bas. Je te dois trop pour pouvoir te rembourser. Mais je ne peux me permettre de te mentir. Mon cœur a été dérobé il y a peu. J’avoue ne pas contrôler ce qu’il m’arrive, mais savoir que je l’ai déjà ressenti par le passé me rassure.
 Les épaules de l’homme s’affaissèrent ; il soupira, puis leva vers elle des yeux pleins de regrets.
 — Je ne pourrai t’obliger à m’aimer à nouveau, alors je vais simplement maudire le fait d’avoir eu si peu de chance. Je serai toujours à ta disposition, si tu estimes en avoir besoin.

Elle leva les yeux, et pour un instant, la tension entre eux ne fut ni haine ni confiance, mais quelque chose de fragile, qu’aucun mot ne pouvait décrire.
 Emma recula doucement jusqu’à la porte.
 — Au revoir, Suzam. Et… laisse davantage de gens voir l’homme intelligent et serviable que tu es, le monde a besoin de savoir qui est vraiment le grand Suzam Shenim.

 Sur un léger sourire, elle referma la porte de la taverne. La pluie n’avait fait que s’accentuer, et Emma repartit en direction de ses appartements, la tête pleine de souvenirs et de questions sans réponses, ses pas résonnant par-dessus le tumulte de ses pensées.


Hakim

“Et voilà, cette fois c’est le dernier !” s’esclaffa Hakim en posant le lourd ballot de livres drapés dans une épaisse toile cirée.
Avec un de ses sourires en coin si rares, Gertrud Buchleser dénoua la cordelette qui retenait les ouvrages avant de pointer chaque volume sur son inventaire.

En se massant les lombaires d’une main, Hakim reprit :
-Votre collection était déjà impressionnante sur les rayonnages, mais… c’est en la déménageant qu’on constate vraiment son ampleur !

-Et pourtant, de tous vos compagnons, vous êtes probablement de ceux qui l’ont le plus consultée…

-Oui, disons que tous n’ont pas le même attrait pour la lecture ! Peut-être aussi qu’ils n’ont pas spécialement de réponses à y chercher…

-Alors que vous, vous êtes à chaque fois venu me voir avec des questions différentes ! s’amusa Gertrud.

-C’est vrai, et jusqu’ici j’ai toujours pu trouver des réponses. Grâce à vos ouvrages, je vous en sais gré, et avec l’aide de certains compagnons. 

Hakim se renfrogna, son teint s’assombrit. Il sortit sa pipe de sa poche et la bourra machinalement, comme si le geste l’aidait à réfléchir.

-Mais je ne sais pas combien de temps encore je pourrai compter sur cet avantage.

-Ma bibliothèque vous est toujours ouverte, Hakim, vous le savez bien… ahem… si vous vous abstenez de fumer ici, il va de soi !

Se surprenant à manipuler sa pipe au milieu d’ouvrages inestimables, Hakim rangea celle-ci dans sa poche sans lever les yeux. Il marqua une pause.

-Bien sûr, bien sûr… fit Hakim en se triturant les mains. Non, voyez-vous, ce sont mes compagnons qui m’inquiètent. Ou plutôt, ce qu’ils risquent… ou ce qu’ils sont… ou qu’ils ne savent pas être…

De plus en plus agité, Hakim se dirigea vers la porte, et se tenant sur la margelle sous le porche, fit claquer sa main sur sa pipe pour allumer le tabac dans une étincelle dorée.

Il tira une longue bouffée, bascula ses épaules en arrière et souffla vers la charpente un panache de fumée bleutée. Visiblement apaisé, il reprit plus calmement le cours de ses pensées.

-Après tout, vous êtes peut-être l’une des seules ici à pouvoir m’aider. Et puis… votre patron semble avoir le même type d’antagonistes que moi.
A l’évocation de Pieter Verstohlen, la tête de Gertrud bascula légèrement sur le côté tandis qu’elle plissait les yeux derrière ses verres en demi-lune.

-J’imagine que je peux compter sur votre discrétion ?

Gertrud acquiesça d’un hochement de tête entendu.

En plongeant ses yeux dans les siens, Hakim posa sa question.

-Que savez-vous de l’emprise vampirique ?

La bibliothécaire, d’ordinaire stoïque et impénétrable, ne put dissimuler un frisson. Elle se redressa rapidement, et tenta de reprendre contenance pour soutenir le regard d’Hakim. Celui-ci semblait plus dur qu’habituellement, les traits rieurs étaient devenus plus… implacables.

-J’ai besoin de réponses. Et de discrétion. Ces créatures ont des espions partout !

S’enveloppant dans son large manteau en un mouvement circulaire, Hakim se dirigea vers la porte vers un pas décidé, laissant Gertrud encore sidérée au milieu de ses piles de livres.

Dav'ask

- Vous préférez du rouge ?
- Certes ! répondit un Dav'azk avenant Après tout, ne suis-je pas né en Aquilonie !
Tobias Windsträger remonta de sa cave, une belle bouteille de vin estalien à la main. L'autre lui faisait face, assis sur un fauteuil en cuir qu'il affectionnait et dans lequel il s'installait à chaque visite.
- Oui. Je sais. Vous m'avez déjà parlé de votre mère en Estalie. dit le magicien
L'autre grogna.
Tobias ouvrit la bouteille, s'en servit un demi verre et porta le reste au barbare qui s'en saisit et but directement au goulot. Windsträger voyant le rustre faire, ne cessait de s'étonner d'avoir une fois osé inviter Dav'azk à boire son vin. Dès lors, ce dernier était venu régulièrement et les deux hommes que tout opposait conversaient parfois jusqu'à tard dans la nuit.

Toute chose finissant immanquablement par se savoir dans ce bas monde, la bonne société du Morgenseite avait plusieurs fois crié au scandale en affirmant qu'un jour viendrait où la brute prit d'une folie toute primitive finirait par le tuer pour quelques pièces ou un mot de travers. Le magicien s'en moquait et n'en croyait rien. La vérité, c'est qu'il s'était entiché du sauvage et des fabuleuses histoires de pays lointains, de coutumes bigarrées et de combats sanglants qu'il avait à raconter et qui égayaient souvent les soirées du vieil homme. En effet, Dav'azk avait vu beaucoup de pays et, c'était stupide bien sûr, mais bien que Windsträger ait au moins le double de son âge, et qu'il ait passé sa vie parmi les visions de son art, il n'avait jamais quitté l'Empire.

De son côté, Dav'azk ne venait pas non plus que pour le vin offert. D'une part, son hôte lui avait appris maintes choses sur les us et coutumes policées de la société impériale que pour la plupart le barbare exécrait mais qui s'étaient révéler bien utiles à de nombreuses reprises. Cependant, et c'était paradoxal - de la même manière qu'au sein de la compagnie, où Dav'azk avait fini par se lier d'amitié principalement avec des magiciens et des prêtres, lui qui abhorrait pourtant la magie et les dieux – bien que le vieil homme était à l'antipode de ce qui faisait que Dav'azk respectait quelqu'un, il éprouvait de l'estime pour le vieux et appréciait même sa compagnie. Enfin il y avait aussi le fait que le mage des cieux lui avait récemment lu son avenir et disait y avoir vu une couronne. Certes, une couronne d'épines faîtes de sang et de malheur selon les dires de l'astrologue, mais Dav'azk préférait y reconnaître un signe de sa grandeur à venir. Tout cela l'excitait plus que de coutume.

Et puis, au diable avec les jugements de valeurs surannés des populations civilisées de l'Empire. Le sang et le malheur étaient le quotidien d'hommes comme Dav'azk. La peur de la mort n'était même pas un concept dans lequel il avait grandi ou été éduqué. Il évoluait dans la vie à la manière des bêtes féroces selon un schéma simple où donner la mort avant de la recevoir un jour ou l'autre n'était que naturel : la preuve rassurante d'un destin résolument inéluctable et digne de ne soulever nulle interrogation ou réflexion. Seul importait l'honneur et le combat pour la survie, comme son père le lui avait inculqué. Et dans le respect de Crohn, le dieu des Cimmériens. Mais pour Dav'azk, entrait aussi en ligne de compte le fait de vouloir faire de grandes choses car à la différence de beaucoup d'hommes, ce barbare là ambitionnait qu'on se souvienne de lui pendant longtemps. Les impériaux auraient immédiatement dit qu'il était né sous le signe du Griffon.
- Alors ? Que pensez-vous de celui là ? demanda Windsträger
- J'aime beaucoup. Il est lourd et enivrant comme le sont les vins de là-bas. Les piquettes d'ici sont souvent à peine meilleures que du jus de raisin coupé à l'eau.
Malgré ses dires, le barbare arborait une mine sombre.

- Vous avez l'air taciturne ce soir. déclara le mage. Quelque chose vous tracasse ? Est-ce pour cela que vous buvez plus qu'à votre habitude ?
- Oh non ! Je bois seulement parce qu'il s'agit d'un bon moyen de passer le temps, voilà tout. Cependant, je me pose certaines questions par rapport à ce que nous faisons avec la compagnie.
- Vraiment ? Et à quel sujet ? demanda le vieil homme qui savait qu'avec le barbare, il suffisait de poser simplement la question pour obtenir une réponse. Il s'en était souvent servi pour avoir des infos sur ce que manigançait la compagnie de l'Eau Noire. L'inconvénient résidant dans le fait que le barbare n'était pas toujours en mesure de lui expliquer les détails complexes et politiques.
- Et bien... Le jour où nous avons été pris en embuscade au retour de Nuln par les fanatiques de Vilhatten, il m'a semblé reconnaître parmi eux des Pictes.
Le vieil homme leva un sourcil interrogatif. Dav'azk, compris de quoi il s'agissait et poursuivit.
- Les Pictes sont un peuple qui vit non loin de la Cimmérie où j'ai grandi.
- D'accord, mais je ne comprends toujours pas ce qui vous interroge à ce sujet.
Le barbare se renfrogna comme s'il cherchait les mots justes pour expliquer à l'autre d'une manière intelligible le fond de sa pensée. Il resta silencieux une bonne minute. Le mage qui avait l'habitude de ses manières attendit sans mot dire pour ne pas le déconcentrer.
- Et bien, l'homme avec qui je me suis échappé de Némédie et qui est mort lors de notre traversée des montagnes grises avant que je n'arrive ici était lui aussi un Picte.
Windsträger s'attendait à une autre réponse et fut déçu.
- Vous m'avez déjà raconté cette histoire. C'était un homme brave de par chez vous, vous m'avez dit.
- En effet. C'est aussi lui qui m'a raconté que pendant mon absence nos tribus se préparaient à la venue de l'Oeil de l'Hyperborée. Celui dont il est dit qu'il rasera le Gunderland et massacrera tous ceux qui s'y trouvent pour son plaisir. Rien ne résistera sur son passage. D'ailleurs, c'est dans ce but que j'ai visité Middenheim et bien que ses murailles soient hautes je n'ai rien vu dans le cœur rabougri des suivants d'Ulric capable de défaire la volonté inflexible de l'Oeil. C'est pour ça que j'ai préféré abandonner ce dieu débile et qu'il m'a maudit.
- Si vous avez osé courroucé Ulric pour des racontars, c'est plutôt débile de votre part. siffla un Windsträger désapprobateur avant d'enchaîner Les récits de cataclysme sont courants et communs à toutes les civilisations. La plupart ne sont que des histoires de grand-mères sans queue ni tête. Pas que je veuille dénigrer ce qui se dit dans vos tribus. Il existe bien des prophéties, et en outre nous vivons l'une d'elle en ce moment même, mais je n'ai jamais rien lu parlant d'un grand destructeur venant du sud. Il est vrai que les orques donnent bien du fil à retordre à nos voisins des Principautés Frontalières mais ce sont des attaques qui bien que parfois d'ampleur restent sporadiques et sans ordre.
- Et moi je vous dis que des Pictes faisaient partie des hommes de Vilhatten. Bientôt nous croiserons aussi des Hyrkaniens et peut-être même d'autres Cimmériens.
- C'est toujours bon à savoir mais ça ne change rien. Vilhatten recrute des hommes du sud. La rumeur le dit déjà à vrai dire. affirma le mage d'un ton confiant avant de replonger ses lèvres dans son verre.
- Je ne sais pas où est le sud. répondit Dav'azk.
L'autre releva le nez et vit que sa confiance n'était toujours pas partagée. Le barbare restait borné. C'était prévisible.
- Soit. Je ne comprends toujours pas pourquoi ça vous interroge à ce point.

- Et bien, je me pose des questions. Il est aussi dit que ceux qui suivent l'Oeil et combattent pour sa gloire seront fait rois sur les ruines des anciens empires et que nos tribus le rallierons quand son jour viendra. Je me demande donc si Vilhatten ne travaillerait pas en fait pour l'Oeil. Pour être honnête, je me suis tout d'abord posé la question de savoir si Vilhatten n'était pas simplement l'Oeil en personne mais selon les vieux chants, ça n'y ressemble pas vraiment.
- Vos vieux chants, qu'est-ce qu'ils racontent ? interrogea Windsträger.
Dav'azk entonna alors un chant sinistre dans sa langue gutturale paternelle. Le mage écoutait interrogatif et ne comprenant pas le sens de ce que l'autre chantait mais pourtant, cette mélopée lugubre résonnant entre ses murs à la lueur des bougies car le soleil s'était couché depuis longtemps le mit mal à l'aise.
Dav'azk s'arrêta puis dit :
- Ca signifie à peu près dans votre langue : Immense et vaillant, l'élu d'entre tous les hommes nous fera sien quand forgés pour lui dans d’autres plans, six trésors seront sa marque. Perché sur un destrier de cauchemar, son incandescente épée ne connaîtra jamais le repos. Il posera sur sa tête la couronne omnisciente et l'œil de Sheerian causant le malheur des mortels. Et de ses fidèles, il fera les rois de ses dévastations.
- En effet, ça ne ressemble pas à Vilhatten. Mais c'est aussi trop évolué pour ressembler à un chef de guerre orque. fit remarquer Tobias.
- Mais pourquoi voulez-vous absolument que ce soit un orque ? s'énerva Dav'azk pressentant que le mage ne comprenait rien, Les chansons disent que L'Oeil est un humain monté dans l'Hyperborée il y a fort longtemps, qu'il y a survécut tout ce temps et qu'un jour, il en reviendra pour raser d'abord le Vanaheim puis ensuite passer au Gunderland.

- J'ai beau parler souvent avec vous, j'ai du mal à suivre tout votre charabia, Dav'azk, et un doute affreux m'étreint. Vous êtes brun et basané. Vous venez bien de ce qu'on appelle les Terres Désolées? Là où pullulent les peaux vertes, les trolls et quelques barbares humains qui y survivent tant bien que mal ?
- La Cimmérie pullulent de trolls sans aucun doute mais nous appelons les terres que vous décrivez le Kush. J'y ai quelques amis et quand l'Oeil viendra raser votre pays, je m'en irai et c'est là-bas que je fonderai un royaume mais ça n'a absolument rien à voir avec mon pays.

- Ah... Le mage resta silencieux un instant en fixant intensément le barbare d'un air troublé. Mais dans ce cas, d'où venez-vous donc, Dav'azk ? C'est idiot... Windsträger eut un petit rire étranglé mais je ne vous ai jamais demandé. J'ai toujours considéré que vous étiez un barbare du sud. Votre pays n'est-il pas composé à perte de vue de steppes de poussières et de rocs ?
- La Cimmérie est bien faite de steppes mais elles sont de glace. Les plaines et les pentes sont couvertes d’arbrisseaux et de sapins gelés. Le soleil se lève par dessus d'imposantes montagnes et se couche sur la mer et il n'est jamais haut sur l'horizon.

Tobias Windsträger eut un mouvement de recul et se rassit profondément dans son fauteuil, les yeux dans le vide. Puis il lâcha dans un soupir comme pour lui-même.
- Mais ce gugus là est un Norse... Imbécile ! Comment ne m'en suis-je pas rendu compte plus tôt ? Un barbare des Terres Désolées, à la rigueur c'est dangereux... mais là, c'est de la folie. C'est en fait un Norse...
- Un Cimmérien ! tonna Dav'azk qui le fixait désormais avec un regard suspicieux.
Le voix forte du barbare fit sursauter le magicien qui sortit de ses divagations.
- En effet, Dav'azk. Tout à fait. Vous êtes un Cimmérien. Je ne voulais pas vous fâcher... Windsträger eut un petit regard apeuré vers la fenêtre, puis il soutint à nouveau le regard de la brute et dit sur un ton faussement enjoué. Cette discussion fut fort intéressante mais j'aimerais désormais que vous me laissiez pour la nuit. Je viens de me souvenir que j'avais une étude à faire de la plus haute importance. Si vous le voulez bien.

L'autre grogna une fois de plus et se leva lentement tenant toujours fermement la bouteille désormais au trois-quart vide. Puis il resta là un instant et observait d'un air défiant Windsträger qui ne bougeait plus d'une oreille. Finalement, Dav'azk eut l'éclat de rire franc de ceux qui ne cherche pas à comprendre car ils s'en moquent et se dirigeant vers la porte, il passa près du mage et jura :
- Par Crohn ! Je ne sais pas ce que j'ai pu dire qui vous remue à ce point, Tobias. Vous êtes pâle, on dirait que vous avez vu un revenant. Vous me le direz quand nous nous reverrons. Adieu !

Tasaria


Doc était venu me voir sans prévenir. Son sourire en coin, sa voix basse, son petit papier plié en quatre. Un contrat, simple en apparence : s’introduire dans l’échoppe d’un scribe, récupérer quelques documents, disparaître avant l’aube. Un travail d’ombre, comme je les aime.
J’avais choisi une petite taverne en face de la ruelle qui mène à la boutique. Une planque idéale, une bière tiède à la main, les yeux sur la porte. Le bois craquait sous les pas des clients, la musique filtrait doucement dans l’air. Une flûte et un tambour léger, assez pour donner du rythme à mes doigts impatients. C’est ce moment-là qui est venu me chercher : la mélodie s’est alignée avec mon souffle.
Quand le scribe est passé devant sa boutique, l’écharpe serrée autour du cou, j’ai su que c’était le signal. Je suis sortie sans un mot. La nuit avait cette texture dense, un peu humide, celle qui étouffe les bruits. Parfaite.
J’ai pris l’arrière-cour, escaladé le mur. Mes doigts ont trouvé les interstices entre les briques, mes bottes ont pris appui sur les reliefs. Un mouvement fluide, une impulsion, et j’étais sur le toit. L’ardoise grinçait un peu sous mon poids, mais la pluie de l’après-midi avait assoupli les joints : pas un bruit trop fort.
Je me suis accroupie près de la lucarne. La serrure était simple. Un petit crochet, une pression du poignet, et clac. La fenêtre a cédé. Je me suis glissée à l’intérieur en me laissant tomber sur les mains. L’échoppe sentait l’encre, la cire chaude et le papier séché. Une odeur précise, presque rassurante. Je me suis déplacée lentement, talons relevés, souffle contenu. Une lampe à huile finissait de mourir sur le bureau. Je fouillais méthodiquement : tiroirs, sous les planches, faux fond dans une armoire. J’avais presque ce que je cherchais quand je l’ai senti. Ce n’était pas un bruit, ni une ombre nette. Juste un déplacement d’air. Quelqu’un était là.
Je me suis tournée et elle était déjà en mouvement. Une silhouette masquée, aussi silencieuse que moi. Elle a lancé une première attaque, rapide, test. J’ai pivoté sur la gauche, esquive basse, et dégainé une de mes dagues de lancer dans le même geste. Elle a dévié ma lame d’un revers sec et a reculé d’un bond. Ses appuis étaient précis, souples, et surtout familiers.
On s’est mis à tourner l’une autour de l’autre dans cette pièce trop petite. Elle a feinté sur ma gauche, j’ai répondu en basculant mon poids sur une table, j’ai glissé dessus pour l’éviter et j’ai lancé un couteau qui a sifflé juste à côté de son épaule. Elle a roulé vers l’avant, s’est relevée en une seule impulsion, un enchaînement parfait. Un coup de pied rapide a frôlé ma tempe ;j’ai penché la tête au dernier moment. Mon couteau suivant est parti dans un éclair métallique, elle l’a dévié du plat de la main gantée.
Nos mouvements se répondaient, précis, secs, presque chorégraphiés. À un moment, elle a bondi sur une étagère et je l’ai suivie. Nous avons jailli par la lucarne dans la même seconde, comme deux ombres parfaitement synchronisées. L’air froid m’a frappée au visage, mes bottes ont touché le toit et l’ardoise a glissé sous mes semelles, mais j’ai retrouvé mon équilibre d’un léger pivot. Elle courait déjà.
Ses foulées étaient reconnaissables entre mille. Cette façon de poser le pied avant de basculer sur l’avant du corps, d’accélérer d’un coup comme si elle volait. Un souvenir m’a traversée brutalement. Je connaissais cette course.
Je l’ai appelée, elle s’est arrêtée net au bord d’un faîte de toit, silhouette découpée dans la lumière blafarde de la lune. Elle s’est retournée lentement, son masque brillant d’une lueur métallique. Nos regards se sont accrochés. Rien à dire. Pas besoin.
Un sourire a fendu son visage masqué, fin, presque complice. J’ai répondu par le même pli au coin de la bouche. Et alors, comme si la nuit elle-même avait retenu son souffle pour nous laisser la scène, nous avons repris.
Elle a sauté sur le toit voisin, je l’ai suivie sans réfléchir. Les tuiles ont claqué sous nos pas, nos ombres filaient l’une après l’autre entre les cheminées et les cordages à linge. Elle se laissait glisser le long d’une pente, je la talonnais, lançant une dague qui s’est plantée juste devant elle pour annoncer ma présence. Elle a ri ou soufflé, difficile à dire et a bondi sur une corniche.

Elle a riposté à son tour, une lame a effleuré ma manche sans me toucher. Je l’ai esquivée d’un demi-tour aérien et me suis réceptionnée sur une gouttière grinçante. Le métal a crié, mais elle a applaudi d’un petit claquement de doigts, moqueuse.
Nos échanges n’étaient plus vraiment un combat. C’était une course, un jeu, une manière de se jauger. Comme avant. Le vent a balayé la ville, nos respirations saccadées se mêlaient à la rumeur lointaine des rues. Elle était vivante. Elle était là.
Elle a pris de l'élan sur la rive du toit, un seul pas mesuré, puis s'est élancée. J'ai calé ma respiration sur sa foulée, j'ai poussé de la plante du pied et je l'ai suivie sans hésiter. Le vide a doublé le temps, les tuiles ont filé sous mes bottes, et quand je me suis retrouvée à mi-saut, elle était déjà en train de se réceptionner de l'autre côté, jambe fléchie, genou qui encaisse, bras qui s'ouvrent pour contrebalancer.

Je l'ai vue enlever son masque en plein mouvement, lentement, comme un geste qu'elle avait répété mille fois pour le rendre naturel. La lanière a glissé, la pièce de métal a tournoyé un instant et son visage est apparu sous la lune, net, sans fard. Aucun étonnement dans ses yeux, juste cette étincelle familière qui me transperce comme une évidence.
Elle ne s'est pas attardée à me regarder. Elle s'est placée au pas, comme si elle avait calculé sa chute à l'avance et choisi l'endroit précis où attendre. Quand je suis tombée à mes pieds, je n'ai pas eu l'impression d'arriver après coup. Elle m'a laissée reprendre pied, puis elle a poussé la porte de bois d'une taverne . Le battant est allé se refermer derrière elle sans bruit, et elle s'est retournée avec ce sourire complice, juste un coin des lèvres, comme si tout ce temps passé à fuir n'avait été qu'une longue poignée de mains.
Il était temps de parler enfin.

Nous sommes allés commander deux verres de vins bretonnien. Puis nous avons pris place dans un coin de la taverne. Nos regards étaient profond, nous avons passés un moment a nous scruter sans rien se dire. Comme si nous profitions juste de ce moment à deux, un moment suspendus car on on le savait nos supérieurs n’auraient pas spécialement cautionnés cette entrevue.
Elle prit une gorfée encore haletante :
« Tu sais t’as bien faillit m’avoir. Tu fais des progrès sans ton duo »
Les pieds dans le plat, sans détour, sa remarque me figea directement car je le savais, ce duo s’effaçait.
«D’ailleurs je te vois seule ces derniers temps, elle est où ? »
J’ai serré les poings.Elle connaissait la réponse et cette vérité qui me consumait silencieusement.
« Elle a choisit la route de Magnus Rosenlicht (Parti). Elle renie les alliés de l’ombre… et les vampires. Elle renie ceux qui ne partagent plus sa vision de la vie. Azralia L'embrasée (Partie) et moi avions survécu ensemble. Mais aujourd’hui… elle avance sans regarder derrière elle. Peut-être que pour elle je n'étais qu'un outil d'une ancienne vie qu'elle a maintenant effacé »
Seraphina afficha un petit sourire satisfait. Elle avait réussi a me faire parler et avoir ses réponses. Après m’avoir laissé un instant pour me reprendre elle a posé une question que personne d’autre n’aurait osé formuler :
« Et toi, Tasaria… qui serais-tu si Azralia n’était plus ta réponse ? »

Un silence.

Je n’avais jamais réfléchi à cette possibilité autrement que comme une menace.
Parce qu’Azralia avait toujours été mon point de repère, ma raison d’agir, ma justification. Si elle me tournait le dos…il ne restait que moi. Et je n’avais jamais appris à me suffire.
Pour échapper à sa lucidité, j’ai répliqué sur un autre sujet :
« L’Empire a peur de Klinger. Peur des vampires. Peur de tout ce qui ne se laisse pas contrôler. C’est ça qui te dérange ? »
Elle a secoué la tête.
« L’Empire sait que Klinger joue une partie dangereuse. Tu es au milieu. Et si ça explose, tout le monde pointera tes actions du doigt. »
Elle disait la vérité. Encore. Les vampires m’avaient accueillie, oui. Protégée, même.
Mais à quel prix ?Si les projecteurs se braquaient sur nous, ils ne me défendraient peut-être pas longtemps. Et pourtant…Je préfère risquer ma vie par choix que la vivre dans les traces d’un autre. Puis Klinger m’avait élevée et montrée de l’intérêt quelque par.

J’inspirai lentement. Elle était forte à ce jeux de questions. Mais quelque part elle était sûrement la seule à qui je pouvais me confier librement.
« Si Azralia préfère la lumière… je je … »
Non je me refusait à la laisser aussi.
Seraphina hocha la tête, comme si elle attendait que j’en arrive là depuis le début.
«Azralia n’est plus ta route. Arrête d’emprunter ses directions. Il te reste toi.
Et c’est largement assez pour tracer un chemin que personne n’osera te voler. » 

Cette phrase m’a frappée plus fort que n’importe quelle vérité. Plus fort que l’abandon d’Azralia.
Plus fort que la peur de l’avenir.
Alors j’ai relevé la tête.
J’ai serré mes doigts, comme si je m’accrochais enfin à quelque chose qui m’appartenait.
« Si Azralia préfère la lumière… je n’ai pas à la suivre. Je marcherai dans l’ombre »
Elle se leva. Doucement.
Dans ses yeux, aucune pitié. J
« L’heure des choix est venue. Ne laisse plus quelqu’un d’autre décider de ta valeur. Un jour… Lumière et Ombre ne pourront plus s’asseoir à la même table »
Elle se leva, en lançant une pièce qui vint tournoyer devant moi sur la table.
Je restai seule. Seule avec une vérité que je ne pouvais plus fuir .La pièce finit sa danse.
Azralia a tourné la pièce vers le soleil. Alors je revendique la face qui mord la nuit.

Azralia


L’odeur âcre de la fumée et le goût amer de la perte et des remords me poursuivent depuis si peu et si longtemps à la fois, et mes années d’errance m’ont endurcie, mais jamais apaisée. C’est en fuyant une prison que j’ai croisé la route de cet homme, Dragoș Văreșka, maître assassin Strigany. Je l’ai aidé à briser ses chaînes, et depuis, il m’entraîne comme si ma survie dépendait de ses leçons.

Ce soir-là, la nuit s’étendait sur le Camp Strigany (Nomade) Les roulottes formaient un cercle protecteur, et les flammes des torches projetaient des ombres mouvantes sur les toiles usées. L’odeur du bois brûlé se mêlait à celle des chevaux, et au loin, on entendait les rires étouffés des saltimbanques qui répétaient encore leurs numéros. Je tenais mes fauchons, les mains moites, face à Dragos. Sa silhouette se découpait dans la lumière, froide et immobile comme une statue de fer, et ses yeux sombres me fixaient. Je sentais qu’aucun de mes gestes ne lui échappait. Et sa voix grave et tranchante déchira le silence de la nuit.

« Tu tiens les lames comme une fille de cirque, pas comme une survivante. » 

Il s’approcha et corrigea ma prise d’un geste brusque. La dureté du métal contre ma paume me rappela que ce n’était pas un jeu. Je répliquai, un peu piquée : 

— J’ai appris à me battre avec mon frère ainé. Je sais ce que je fais.

Mes fauchons dansèrent fièrement dans mes mains, mais la réalité c’est que je n’ai jamais aimé cette danse. Tzeelon m’avait appris à me battre, oui, mais je préfère la chaleur des rires, des chants et des couleurs du cirque à la morsure glaciale du métal. Aujourd’hui, chaque contact avec ces armes me rappelle que je ne peux plus fuir ce que je suis devenue. Dragos esquissa un sourire imperceptible. 

— Tu sais frapper, oui. Mais frapper n’est pas survivre. Regarde.

Il attaqua soudainement, rapide comme une vipère. Je parai de justesse et le choc résonna douloureusement dans mes bras. Mon souffle se coupa, et je compris qu’il n’avait pas visé pour blesser, mais pour me montrer ma lenteur. Il reprit :

« Le monde ne pardonne pas l’hésitation ni l’innocence, Azralia. Tu as déjà fui plus d’une prison, tu sais ce que c’est que d’être trompée, jugée et traquée. Alors retiens ceci : ta lame n’est pas une arme de gloire, mais une arme de nécessité pour frayer ton chemin jusqu’à ta vérité. »

Ses mots résonnèrent en moi. Ma famille du Karnaval m’avait toujours dit de me méfier des étrangers, de ne jamais m’attacher car l’extérieur était mauvais et chercherais à me mener à ma perte. Oui, ce monde ne pardonne pas l’innocence. Je regrette encore cette alliance avec cette femme qui m’a piégée en me cachant sa nature. Sa voix m’avait séduite, ses promesses et son argent m’avaient trompée, et j’ai payé le prix de ma naïveté. Ils avaient raison.

Mais alors… pourquoi Dragos, bien que froid en apparence, semble comprendre ce dilemme qui me tord les entrailles sans jamais le nommer ? Il ne me promet rien. Il m’offre seulement des leçons de vie et de survie, aussi brutales que sincères. Parfois même, je pense percevoir ses yeux durs comme la nuit s’adoucir quand il me voit hésiter. Pourquoi malgré leur discours de solidarité, ce sont bien les membres de ma propre communauté qui m’ont forcée à partir ? Et pourquoi dans cette compagnie si étrange, il y avait des personnes prêtes à m’aider et à m’épauler ? Et il y a cette personne… cette personne qui ignore les ombres qui m’entourent et qui les chassent de sa lumière… enfin, venant de cet imbécile, clairvoyance ou idiotie, ça reste à prouver. 

Malgré les avertissements, malgré les leçons de mon peuple… Allais-je reproduire mes erreurs en boucle, ou les étoiles m’indiquent elles que mes enseignements étaient faux… ?

Je baissai les yeux, troublée, et Dragos posa une main lourde sur mon épaule. 

— Tu es Strigany. Le monde nous méprise. Mais le vent finit toujours par éroder les choses gravées dans la pierre.

Je hochai la tête, incapable de répondre, et je sentis la nuit s’épaissir autour de mon cœur. Et alors que je cru m’y noyer, l’éclat des étoiles trancha la brume de mon esprit et fit briller le métal dans mes mains. Et je sus. Sentant Dragos me fixer toujours de ses yeux sombres, je levai à nouveau mes fauchons, reprenant la posture qu’il m’avait enseignée. Entre les leçons du cirque et les battements de mon cœur, je marchais sur une corde raide. Mais ce soir, sous les astres, mes fauchons aux poings et Dragos à mes côtés, je sentais que je devenais autre chose. Saltimbanque, enfant des routes, traitresse, survivante… tout cela n’était pas moi.

— Il est temps de tracer mon chemin.

Galilaan & Thulkan


Encore une nuit à la La Lune Rouge
Assis dehors contre un arbre qui soutient son dos, Galilaan fixe Skale occupé à ronger un os venant des restes du repas de ce soir. À l’intérieur, comme souvent, on entend encore les quelques soiffards de la compagnie boire et brailler. 
Se perdant dans ses pensées, repensant aux derniers évènements.. au temple.. à son ami Thulkan perdant espoir… aux mutants rencontrés dans la forêt…. La forêt… Laurelorn « j’ai besoin de me rappeler pourquoi je me bats, de revoir Laurelorn », pensa t-il. Il finit par lever les yeux au ciel pour observer les étoiles : «Il faut que je m’éloigne de cette ville. que je revienne aux origines, que je prenne quelques distances avec cette compagnie », pensa t-il.
Aussi tôt, il se lève et, d’un pas décidé, il rentre dans l’auberge. Sur son chemin, il croise Norgrim Barazhunk et Skaldor Le Noyé (Parti) une bière à la main, mais continue sa route feignant de ne pas entendre leurs salutations. en ignorant les personnes qui le salue sur le passage. En balayant la pièce du regard, il pose ses yeux quelques secondes sur Tasaria la Valselame, assise à une table dans un angle de l’auberge en train de jouer avec ses couteaux. Leur deux regards se croisent et, sans prononcer mot, les deux compagnons plissent légèrement les yeux pour manifester leur méfiance. Sans s’arrêter, il continue sa route pour récupérer ses quelques affaires.

De son côté, Thulkan se réveilla d'une profonde nuit, pleine en émotion, se remémorant tout ce qui s'était passé ces derniers temps pendant cette dernière nuit. Voyant le soleil pointer le bout de son nez par delà la petite fenêtre de sa chambre, il se rappela soudainement  de la proposition faite par Galilaan de retourner pour quelques temps à Laurelorn, afin de faire un rapport en personne à l'intendante Kaia Fenmaris. La joie retrouvée de retourner auprès des siens, il se leva de son lit, attrapa sa petite sacoche en toile, y mit plusieurs livres traînant autour du lit ainsi qu'une petite gourde, puis mis sa veste, sa cape et ses bottes pour partir au point de rendez-vous donné par Galilaan. En sortant dans Le Chemin du magicien, il vit plusieurs de ses congénères rôder autour des différentes boutiques d'alchimie ou de divers ingrédients, pour quelques uns des magiciens avec un peu de renommée, mais pour la majorité de très jeunes magiciens non expérimentés ou bien des magiciens de pacotille.
Il fit un arrêt devant la taverne dans laquelle il s'y trouvait régulièrement quand il ne partait pas pour la Lune Rouge, puis il y entra. Arrivé à l'intérieur de cette auberge, il vit le tavernier : 
- Aah ! Bonjour à vous tavernier !
- Bien le bonjour Monsieur Thulkan ! Je vous sers comme d'habitude ? Du jus de pomme pour votre gourde ?
- Evidemment ! Mais cette fois remplissez là bien ! J'ai besoin de beaucoup de jus de pomme, je pars en voyage pour plusieurs jours !
- En voyage ! Et ben ! J'espère que vous passerez un bon voyage ! Mais vous avez intérêt à revenir à Übersreik !
- Oh ne vous inquiétez pas ! C'est juste histoire de revoir quelqu'un, mais je reviens vite !
- Bon tant mieux ! Et hop voila votre gourde bien remplie ! Bon voyage alors !

En sortant de la taverne, et repartant en direction du point de rendez-vous, c'est-à-dire la Lune Rouge, il se prit, comme d'habitude, de plein fouet les odeurs, la tristesse, la pauvreté, mais aussi la malveillance de certains des habitants, ce qui lui rappela aujourd'hui sa hâte de retrouver le Laurelorn / Le Domaine des Orages. Une fois arrivé, il entra dans la taverne, et vit la plupart de ces compagnons, certains déjà en train de boire de la bière de bon matin, mais d'autres traînaient dans la taverne, sûrement à attendre une mission de la part de Franz Lohner, comme Tasaria. Cette dernière et Thulkan croisaient leur regards, mais il était impossible de savoir ce que ce regard voulait dire. Ce qui était sûr pour les deux, c'est que ce regard ne démontrait aucune haîne, ni beaucoup de méfiance. Tasaria finit par reprendre son jeu de couteau, et Thulkan contitua son chemin, et finit par rentrer dans la pièce où se trouvait Galilaan.
Si une personne était présente dans la pièce elle pourrait observer une chose rare, encore jamais vue à Ubersreik. Elle verrait Galilaan en train de préparer ses affaires, le bord des lèvres plissés. Voilà bien longtemps qu’il n’avait pas souri. Habitué à voyager et à vivre dehors, la perspective de ce voyage lui faisait redécouvrir des sensations qu’il n’avait pas ressenti depuis son arrivée à Ubersreik : l’excitation et l’apaisement. Ressentant toutes ces émotions positives, Skale avait lui aussi un comportement bien différent. Le loup était dans l’attente et exprimait son excitation en remuant la queue : « Ahah ! Oui mon compagnon, tu as bien compris où nous allons » dit Galilaan sur un ton enjoué. L’idée de partir, de quitter cette ville pendant 1 mois, de s’éloigner de ses manigances, ses histoires politiques, ses complots… tout cela lui fait du bien. Le voyage sera long, et même s’il adorerait prendre le temps voyager à pied, il sait que le temps lui fait défaut, et que Thulkan, moins habitué à voyager et à vivre dehors aurait plus de mal à supporter un si long trajet. Ainsi, de lui-même, il lui proposa de prendre des chevaux.

- Es-tu prêt  ? Si tout se passe comme prévu nous serons de retour dans un mois. 
Thulkan , tentant tant bien que mal d'aider Galilaan à finir ses affaires, même si le rangement n'était définitivement pas son truc, lui répondit :
- Oh que oui ! J'attendais depuis tellement longtemps de pouvoir retourner à Laurelorn, et retrouver tout le monde là bas ! Ne serait que respirer un air pur que pourrait donner notre forêt, je suis déjà prêt à partir tout de suite avec le cheval !

Le trajet jusqu’au Domaine de l’Orage a été plutôt calme, Galilaan et Skale sont rôdés à l’exercice. À eux deux, ils arrivent sans mal à apporter de la nourriture, à trouver des points d’eau, à s’abriter et à éviter les dangers. Ils sont conscients qu’ils pourraient tomber sur les patrouilles des mutants de Vilhatten qui rôdent dans ces forêts, Galilaan dort donc à tour de rôle avec Skale.
Ce temps passé avec Thulkan est bénéfique pour les deux elfes. Ils ont enfin le temps de plus discuter, de tout et de rien, Galilaan en profite aussi pour partager des astuces quant à la vie en dehors, comme par exemple comment chasser ou comment pister. En effet, par habitude Galilaan observe constamment les traces qui l’entoure et il remarque que de nombreuses patrouilles ont pu parcourir ces chemins, laissant penser que l’armée de Vilhatten n’est pas aussi peu présente que les deux compagnons pouvaient le penser.

En sortant d’une forêt, ils s’apprêtèrent à s’engager sur une plaine. Mais regardant au loin, Thulkan s’écria :
Laurelorn ! Enfin ! J’avais presque oublié la beauté de cette forêt ! dit-il les yeux écarquillés
Oui Thulkan, nous y sommes… nous revoilà chez nous, répondit Galilaan avec une voix calme constrastant avec l’émotion de son ami.
Même si nous n’avons pas prévenu Kaia Fenmaris de notre arrivée, je ne doute pas qu’elle sera ravie de nous voir venir à sa rencontre pour l’informer des dernières évènements récents de vive voix, dit Thulkan d’un ton ravi.
On a encore du chemin à faire avant d’arriver à Se Athil.

Il aura fallu du temps pour arriver à Se Athil, mais curieusement, le temps est passé beaucoup plus vite. Les deux elfes ont eu plaisir à reparcourir Laurelorn, à redécouvrir ses odeurs si particulières, sa végétation, sa faune..
L’arrivée à Se Athil ne fut pas moins merveilleuse, en parcourant ses rues Thulkan et Galilaan se sont pris de passion à regarder partout, on pouvait les voir tourner constamment la tête à gauche et à droite, réadmirant l’architecture elfique qui leur avait manqué. 
En arrivant devant la Tour de Se Athil, résidence de Kaia Fenmaris, à peine ils eurent de le temps de s’annoncer qu’un garde sylvain s’approche et sur un ton très officiel ordonne : « L’intendante Kaia Fanmaris vous attend, Suivez moi ! ». Galilaan, en regardant Thulkan dit à voix basse : « Visiblement il n’y a pas eu besoin de prévenir de notre arrivée, l’information lui parvient dans tous les cas ».

Assise sur son trône, l’intendante observe les deux elfes s’approcher : « Salutations à vous deux Thulkan et Galilaan, mes chers emissaires, cela fait bien longtemps que la tour de Se Athil n'a pas eu la chance de profiter de votre présence, comment se déroule votre mission au sein de la compagnie de l'Eau Noire ? Venez vous m'informer de votre réussite ? » dit-elle avec une voix résonnant dans toute la pièce

Intendante Kaia Fenmaris, c’est un honneur et une joie pour nous de revenir en Laurelorn pour vous apporter des nouvelles, répondit Thulkan en inclinant légèrement le dos vers le bas.
Mon intendante, c’est un honneur pour moi de me trouver ici, dit Galilaan en copiant maladroitement le mouvement de Thulkan.

Heureuse d'apprendre que vous vous portez bien. Mais pourquoi avoir fait un si long chemin pour venir me voir ? Vous savez qu’une lettre aurait pu suffire.
Galilaan commença à ouvrir la bouche mais Thulkan parla avant.
Il est vrai, mais après tous les évènements récents nous avions tous les deux besoin de revenir aux sources. Et le sujet nous semble aussi suffisamment important pour que nous nous déplacions en personne, Argua Thulkan en gardant un ton mêlant respect et sincérité.

Oui, concernant le temple j’imagine… J’ai eu quelques échos… mais nul ne doute que votre version sera bien plus complète, étant présent au moment des faits. Et bien je vous écoute.

-Dès la réception de votre lettre nous avons concentrer, Galilaan et moi, nos efforts sur ce temple, trouver son emplacement, puis l’ouvrir. Effectivement, il y avait là-dedans peut-être un moyen de pouvoir mettre fin au chaos qui ravage nos terres.

Thulkan résuma toute l’histoire. Il parla des guerres de clans, des Strigany, de la main du dragon, de l’œuf, de la rencontre de l’étrange mage astromancien Tobias Windsträger, qui permis à la compagnie de créer un artefact magique, une sorte de bousole qui permettrait de repérer les cinq champions nommés dans la prophétie du mage Hugo Traeger. Il parla également de Vilhatten, personne chaotique qui devint l’ennemi numéro un de la compagnie, des conflits politiques notamment entre Klinger et Verstholen, et du positionnement difficile des deux elfes dans ce conflit. 
Puis vient enfin les évènements du temple. Kaia écoutait attentivement Thulkan, sa phalange d’index posé sur sa bouche et ses sourcils froncés montraient sa concentration.

-Effectivement je n’avais pas eu vent de tous les évènements à l’intérieur du temple. Ni de cette histoire avec cette Klinger. Je comprends vos positions concernant ce sujet, j’aurais moi-même fait preuve d’un extrême prudence à l’égard de cette Lahmiane. Cependant, elle ne représente pas votre objectif, elle n’est pas la raison de votre présence là-bas, concentrez votre attention sur le chaos ! C’est l’objectif unique. Surtout si cela peut remettre en question votre place au sein de l’Eau Noire. Pour le moment cette compagnie est une ressource importante dans votre mission, ne la compromettez pas. N’oubliez pas à qui vous devez allégeance mais n’oubliez pas aussi vos ennemis, pour le moment les histoires de cette Klinger ne vous regarde pas. En revanche, je vous encourage et vous soutien dans votre méfiance à son égard, gardez cette méfiance intact.

Après avoir passé une dizaine de minutes à écouter Thulkan raconter les évènements, Galilaan sort enfin de son silence :

-De toute façon, aujourd’hui la lutte contre Klinger n’est plus un sujet, du moins pour le moment.
-Ravi de l’apprendre, mais pourquoi donc ? s’étonna Kaia.

Oui, j’allais y venir, reprends Thulkan. La prophétie dont je vous ai parlé toute à l’heure “Cinq champions, cinq clés, destins entrelacés Tueur maudit, sorcière, et buveuse de sang, Maître du Léviathan, et captive enchaînée. Héros qui s’ignorent, ou champions du néant”. À la fin du rituel, La boussole a indiqué que la buveuse de sang en question était Audrey Klinger.

-Intéressant. Dit Kaia en se redressant sur sa chaise. Vous voulez donc dire qu’elle est devenue une alliée forcée et contrainte ?
-Exactement.. dit Galilaan en fronçant les sourcils ne laissant aucun doute sur son avis concernant cette nouvelle alliance.

Cela ne fait que renforcer ce que je vous disais, gardez là près de vous mais ne baissez jamais votre garde, ce genre de créature peut être imprévisible.

Mais il y autre chose, poursuivis Galilaan. Dans cette prophétie, il est mentionné une sorcière. Je dois vous prévenir que certaines personnes dans la compagnie pensent qu’il s’agit de vous.
Après quelques secondes de surprises, Kaia Fanmaris répondit posément.

Je vois… je n’ai pas le don d’oracle, et je ne peux pas décortiquer les prophéties humaines. Cependant, nous nous devons d’approfondir toutes les pistes nous permettant de lutter contre le Chaos. Sachez qu’ailleurs, d’autres de mes agents poursuivent le même objectif que vous. Et puis cette prophétie est bien floue, il existe bon nombre de sorcières luttant contre le Chaos.
Thulkan, d’un air gêné, pris la parole : « mais…. Il y a autre chose », il regarde Galilaan qui lui fait un hochement de tête en signe d’approbation. Il poursuivit :
Des rumeurs circulent au sein de la compagnie… alors évidemment nous, nous n’y faisons pas attention mais il me semble important de vous avertir.
Kaia se penche vers Thulkan : « Parle sans détour. »
Et bien… certaines personnes au sein de la compagnie font courir des rumeurs disant que vous seriez liés à des forces Chaotiques.
Sur les joues de Kaia on peut voir se dessiner un rictus.
Si vous saviez le nombre de rumeurs que l’on peut faire circuler à mon encontre. La corruption de Das Gerucht pollue la forêt et je m’efforce d’y faire face, coûte que coûte. Je suis simplement pragmatique et prends les décisions nécessaires contre un ennemi qui n’est pas à prendre à la légère. Thulkan.. Galilaan… la seule chose qui m’anime est la lutte contre le chaos, et je ferai tout mon possible pour débarrasser Laurelorn de sa corruption.
La discussion se poursuit, autour des prochains objectifs de la compagnie, et de la suite de leur voyage. Ils répondent qu’ils comptent retourner sur les terres dévastées par le Chaos. Galilaan argue qu’ils ont besoin de se rappeler ce qu’ils défendent et ce contre quoi ils se battent, de revenir aux origines.
-Et bien vous venez au bon moment, répondit Kaia. Garde ! Allez chercher Dodhaes
À ces mots la tête et les oreilles de Galilaan se dressent.
-Dodhaes ? Il est ici ?

-Oui, des affaires l’on amené à revenir ici, à Se Athil, mais il a fort à faire et doit repartir sur les terres dévastées. Je ne doute pas qu’il sera ravi de vous emmener au front.
Dodhaes est capitaine des rôdeurs fantômes, chargés de défendre le Domaine de l’Orage contre la menace chaotique se faisant de plus en plus en oppressante. C’est sous son commandement que Galilaan a longtemps combattu contre le Chaos. Sur le chemin, Galilaan lui raconte ce qu’il a vécu depuis son départ d’Ubersreik, la compagnie, le temple, la prophétie…


Tout au long de leur avancée, Thulkan et Galilaan voient la forêt se transformer, devenant de plus en plus sombre. Dodhaes dit, tout en regardant partout autour de lui, « méfiez-vous ! Les choses ont bien changé depuis votre départ. Les esprits de la forêt et les dryades corrompus sont partouts ici ».
Tout en continuant leur route ils ont pu observer que les arbres se faisaient de plus en plus rares, il y avait des zones complètement calcinées, de plus, une odeur de brûlé emplissait l’air. Dodhaes, toujours sur ses gardes dit : « On a eu de la chance de n’être tombé sur aucune Dryade en venant ici. La patrouille que nous devons rejoindre ne doit plus être loin maintenant, je dirais à quelques centaines de mètres, après cette petite colline ».
Dodhaes passe devant, et tandis que Galilaan et Thulkan montent la colline, ils s’étonnent de voir Dodhaes se figer complètement en haut de celle-ci. Une fois arrivé à sa hauteur, c’est à leur tour de se figer. Tous fixent la patrouille de rôdeurs fantômes au sol, inanimée. 

Dodhaes pris une grande inspiration.
-J’aurais dû être avec eux…
Allons ! descendons voir ce qu’il s’est passé, poursuivit-il.
Les trois elfes parcourent la scène de bataille. Un vrai carnage, certains égorgés, d’autres ont le ventre ouvert, complètement déchiqueté.
-C’est encore frais…. mais… c’est étrange… on peut reconnaître les blessures infligés par les Dryades corrompues. Leurs griffes acérées et leur rage les amènent souvent à déchiqueter leur victime. Mais les égorgements… aucune créature ici ne tue de cette façon, dit Dodhaes
-Il y a un grand nombre de traces qui partent dans cette direction ! s’écria Galilaan à l’intention des deux autres. Des traces laissées par des dryades mais aussi par des humains, dit Galilaan pencher vers le sol.

-Vos talents de pisteur m’avaient manqué Galilaan, répondit Dodhaes.
Galilaan, tournant les yeux vers Thulkan et le voyant mal à l’aise lui dit :
-Thulkan, tu vas bien ?
-Heuu, je ne sais pas vraiment … Je … je ne comprends pas vraiment ce que je regarde … C’est horrible ce qui vient de se passer … répondit Thulkan, les yeux écarquillés, encore secoué par le choc de cette vision qu’ont les trois elfes. 

Guidé par Galilaan, tous suivirent la piste. Ils marchèrent pendant deux heures jusqu’à apercevoir des torches au loin. En s’approchant, ils ont pu appercevoir un groupe de Norses attendre dans une clairière, à l’orée d’une forêt. 

-Attendons ici, chuchota Dodhaes. Inutile de nous approcher plus.
Quelques minutes passèrent et Dodhaes resta bouche bée quand il vit un groupe de dryade s’approcher pacifiquement du groupe de Norses. Il n’en revenait pas. De là où ils étaient, il était impossible de comprendre ce qui se disait. De loin, on pouvait observer un Norse avec un grand bâton dont sa tête était ornée d’un crâne de cerf et qui avait attaché plein de crânes à sa tenue discuter avec les dryades.
Un Chaman Norse qui parlent aux dryades ! s’étonna Dodhae. Si les Dryades corrompues s’allient aux Norses, ça change beaucoup de choses, dit Dodhaes.
Il laissa quelques secondes passés et reprit.
-Partons, on ne peut plus rien faire ici, je vais devoir renforcer mes patrouilles.
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Le trajet du retour à Ubersreik était pénible, Thulkan et Galilaan étaient pris dans leurs pensées. Ce qu’ils ont vu à Laurelorn… ça dépasse les souvenirs qu’ils avaient des terres dévastées. Le Chaos prend de plus en plus de terrain, le Domaine de l’Orage peine à les contenir.
Galilaan est partagé. Il ressent en même temps énormément de culpabilité. Repartir après ce qu’il a vu… Mais il sait qu’il ne peut rien faire. Que rester à simplement défendre le Domaine de l’Orage est une bataille perdue d’avance. « Il faut absolument que cette prophétie soit vraie, il le faut ! », pensa t-il. « On peut retarder l’avancée du Chaos, mais tôt ou tard il prendra le dessus ». 

Thulkan ne lui répondit pas, les yeux fixés vers le sol. Il sentit en lui une énorme culpabilité monter en lui. Depuis quelques temps, il se rendit compte qu’il avait possiblement les cartes en main pour faire avancer cette mission, et en finir le plus vite possible, grâce à ce journal, accompagné de la boussole de Vadim Tranchegorge, le potentiel deuxième homme de la prophétie à aller chercher. Il pouvait aussi commencer dès maintenant à faire un maximum d’essai et d’expérience, pour trouver un moyen de stopper la propagation du chaos, grâce à l’extrait de chaos récupéré au temple, à la fiole remplie d’Ethuil Lithariel récupéré au Karak Azgaraz, et à sa magie de purification. Mais non, l’altercation entre Klinger et Verstohlen lui fit complétement oublier ce pour quoi il était venu, et il s’en rendit plus que jamais coupable.

 Jusqu’à quitter Laurelorn, les deux amis ne parlaient pratiquement pas, tous les deux à regarder le sol et à marcher droit devant. C’est lorsque qu’ils s’apprêtaient à passer la frontière de Laurelorn que Galilaan regarde Thulkan et dit :
Laurelorn sera derrière nous mais on sait pourquoi on se bat, plus que jamais je suis prêt à tout pour faire en sorte que cette prophétie s’accomplisse, c’est notre seule piste. Si Klinger et ses sbires peuvent nous être utile alors soit ! Mais gare à toute personne qui nous barrera la route car elle tombera sous mes coups, ou je mourrai en tentant de l’en empêcher. Comme tous les autres rôdeurs fantômes…, Galilaan fixa le sol puis releva la tête d’un coup. Dans cette compagnie je ne suis certain que d’une chose, toi.  Es tu avec moi Thulkan ?

Oui … Finit les querelles stupides que pourraient provoquer l’humanité, arrêtons de nous occuper de leurs affaires … il est temps de finir ce pour quoi nous sommes venus, grâce à la Compagnie. Nous devons sauver à tout pris notre forêt du Mal qui s’approche de jours en jours, menaçant tout notre peuple … Alors oui, nous sommes sur la même longueur d’onde Galilaan, allons sauver Laurelorn .


Mogrot 


La journée avait été bien remplie pour Mogrot qui avait dû gérer sa demande de permission auprès de Capitaine Stieglitz et les derniers achats en vue d'organiser le banquet pour les Compagnons sur l'initiative d'Urga. C'est également elle, à travers ses cris et baffes ogres, qui avaient aussi convaincu l'ogre de se rendre disponible pour le banquet. Sa présence était INDISENPABLE !

En repensant à ces mots, si difficiles à prononcer par Urga, un sourire ... du moins ce qui s'en apparentait le plus pour un ogre, se dessina sur son visage et des larmes à commencer à se frayer un chemin sur ses joues. Un des premiers mots que lui apprit Sienna Magotte, que l'un et l'autre était indispensable à l'autre ... la seule avant Urga à voir en lui autre chose qu'un monstre de force à exploiter ... ou plus ou moins gentiment louer.

Il savait qu'Elle avait toujours œuvré pour son bien, même avec cette trahison ... mais quand même ... il lui avait tout donné, jusqu'à ses repas ... il ne méritait pas plus, pas mieux ? Il ne devait rester qu'un ogre finalement ? Pour tous ? Surtout pour Elle ? ... Elle qui lui avait donné un nom, une place dans ce monde et une raison de vivre pour lui et Elle ... alors qu'il allait Lui rendre visite, il se ravisa. Il était perdu, fatigué et son cerveau prenait bien trop d'ascendant sur son ventre ... qu'est-ce qui lui arrivait ? Alors qu'il errait dans l'auberge avec un cerveau bouillonnant autant que son ventre hurlait de faim, il percuta Urga qui semblait également en proie à l'inquiétude due aux préparatifs. Toujours hagard, elle fut la première à se remettre :

"T'é bien mon ogrinou ?"

"Euuuh ... ouiiiiii ! Mé pa devan lé copein on avé di !"

"Ceu kon un probem kil vienne se batté avek moi !" 

Devant tant d'éloquence et d'amour, les soucis de l'ogre s'envolèrent. Chacun de ses postillons était une étoile filante aux yeux de l'ogre, son haleine chargée sentait la douce bise d'un fine de soirée d'été au milieu des champs et ses yeux torves et mouvements de bouche et langue pour difficilement articuler ces mots la vision d'une muse.
"Hehehehehe" s'esclaffa béatement l'ogre

"Et t'a pri ta perm' ? Le Sergean, pis toi apré, z'auré affaire avek moi si non"

"Ouiiii"

Semblant rassurée, l'ogresse se calma et s'adoucit "alor il é tant ke je mocup de ... ce bidou ki cri ki veut mangé" fit-elle avec un air espiègle.

Se tapant la panse en rythme, ce qu'Elle aurait fait, Mogrot se mit à chanter "Le bidou ! Le bidou ! Le bidou !" tandis qu'Urga se mit à exécuter ses plus beaux pas de danse ( à savoir se déplacer avec la grâce d'une vache et la légèreté d'un éléphant).

... 

Aux heures auxquelles ils s'adonnèrent à cette activité dans un coin reculé de l'auberge, les Compagnons présents n'osèrent penser à ce qu'ils faisaient sans pour autant empêcher leur cerveau de leur envoyer des visions d'horreur. Sous les coups de cette torture mentale, d'une seule voix tous chassèrent les deux ogres de l'auberge ... sans pour autant oser s'aventurer dans leur coin. Riant (grouinant) aux éclats, les deux morphales pillèrent la cuisine avant de s'aventurer dans la nuit d'Ubersreik tout en continuant de s'esclaffer.

Après tout, Elle lui avait donné une place dans ce monde mais il s'était trouvé une famille et ... l'amour ? En tout cas, une famille et ogresse pour lesquelles vivre et mourir pour les protéger ..



Sienna

Face à la porte de sa chambre, Sienna inspira, les poings serrés au fond de ses poches trop grandes. Son cœur battait comme une tabatière malmenée, et sa voix, elle, refusait de sortir. Elle cracha sur le côté, plus pour se donner du courage que par réel besoin. 

"Allez, vieille fouine, un peu de courage". 
"Mogrot (Parti), hé, cul de troll mal torché" Elle grimaça : "Non, pas comme ça"

Elle huma l’air humide du couloir et redressa le menton.

"Mogrot. Mon p’tit Ogre. Écoute, je… Bon sang, j’vais pas te mentir plus longtemps. J’pensais te protéger, d’accord ? Depuis que j’t’ai ramassé dans les ruelles, t’étais qu’un gros bébé qui savait à peine dire Magotte et qui s’est foutu à m’appeler Mogrot.". »

Elle frappe du pied contre la porte.

"J’ai grandi en volant des miches de pain pour survivre, en évitant les coups de Faggin et d’ses salopards. J’ai fait en sorte que personne t’fasse du mal, compris ? Surtout pas moi. Alors ouais, j’ai de la magie. J’en ai toujours eu. Mais dans c’monde, un voyou avec des pouvoirs, on finit sur un bûcher avant d’avoir pu dire merde."

Sa voix tremble, elle serre davantage les poings.

"T’es tout c’que j’ai, Mogrot. Merde. On a volé ensemble, mangé ensemble, triché aux dés ensemble. J’me suis pris des raclées pour toi. J’ai caché ça parce que j’voulais pas que tu m’regardes comme une sorcière. J’préfère que tu me regardes comme ta grande sœur."

Elle colle son front contre la porte.

"Alors… si tu veux m’envoyer paître, fais-le. Mais écoute-moi au moins. J’ai plus peur d’te perdre que d’me faire étriper par un Inquisiteur."

Sienna resta immobile devant la porte glacée. Elle inspira, recula d’un pas. Il ne s’agissait plus de répéter. Bientôt, il faudrait frapper à cette porte et parler à Mogrot.

Dougall


Dougall regardait le fond de sa choppe comme si une vérité que lui-seul pouvait voir s’y trouvait. Il venait de sortir de l’arène de la La Cage de Fer et se détendait avec un repas après le combat qu’il avait gagné une trentaine de minutes plus tôt. L’affrontement n’avait eu aucune saveur, aucun enjeux, simplement un soûlard du Dunkelfeucht qui pensait avoir une chance, calmé en deux coups du plat de la lame. Dougall regrettait les quelques semaines durant lesquelles il avait été le Champion de la Cage de Fer aux côtés de son frère, Dav'azk (Mort). Il n’avait pas voulu devenir gladiateur, n’ayant, contrairement à son frère, jamais eu le goût de la violence. Mais l’excitation d’un combat serré et la récompense après un rude affrontement lui manquait.

De son dernier combat, Dougall n’avait gagné qu’une poignée de pièces, juste assez pour manger ce soir et mettre un peu de côté pour continuer de reforger l’épée de son père, son seul véritable bien. En quelques mois à Ubersreik, il avait déjà réussi à transformer la vieille lame rouillée, qu’il avait réussi à se faire voler par Aldo Gretchen dès son arrivée en ville, en une lame correcte, capable de le sauver lors des missions. Il lui faudrait encore de trop nombreux combat contre les mendiants contre lesquels il se bat avant de parvenir à son objectif.

D’ailleurs, depuis son arrivée à Ubersreik, les choses avaient pas mal bougées pour Dougall. Fini les compagnies de mercenaires d’Albion remplies de pillards et de personnes véritablement mal intentionnées, il avait rejoint un vrai groupe qui, malgré leurs défauts, essayaient de travailler pour un objectif plus noble que juste piller des villages sans défense. Il flatta la tête de Caelric qui dormait à ses pieds sous la table. Il avait finalement réussi à dresser cette bête après de longues semaines à corriger les mauvaises habitudes de son compagnon. Caelric n’était pas un loup noble. Ce n’était qu’un bâtard au poil gris tirant sur le verdâtre, à l’oreille droite partiellement arrachée et dont la fourrure gardait les traces d’invasions de puces et de gale. Il ne se roulait presque plus dans les premières déjections trouvées et écoutait suffisamment pour rester en place lors des combats de son maître, faisant que sa présence était désormais tolérée au Le Skaven Crevé. Et cette présence aidait Dougall à ne pas sombrer après ses combats. 


Les pensées de Dougall furent violemment interrompues par une claque dans le dos, ce qui lui fit recracher sa gorgée de bière.

« Comment tu vas champion ? », hurla Cormach dans la taverne, faisant sursauter les quelques combattants présents.

Cormach faisait ressentir à Dougall des sentiments ambivalents. D’un côté, la honte d’avoir accepté la mission de le tuer sans savoir qui il était ni la vérité sur l’histoire, de l’autre une joie immense car cette personne était devenu un ami, au final.

« Dougall tu me payes la bière ce soir ? Promis je paye la prochaine tournée. »

C’était la huitième fois qu’il « payerait la prochaine tournée » mais Dougall dépensa avec joie les quelques piécettes qu’il pensait économiser pour boire avec son compagnon.

« Sacré combat Dougall, il avait l’air dangereux ce type avec son couteau. Il t’a fallut combien, deux coups pour le coucher ? Il devait avoir de la ressource cet avorton.

- Ta gueule Cormach, tu sais que depuis qu’ils m’ont retiré mon titre j’ai que des combats de merde, contre des bouseux ou des bestioles mal nourries.

- Et quand est-ce que tu le reprends ton titre mon grand ? »

Ces dernières paroles touchèrent Dougall avec une grande violence. La perte de son titre lui avait profondément perdre en confiance en lui. Il n’en voulait pas à la base mais désormais, les acclamations du public et les combats serrés, dos à dos avec Dav’Azk, lui manquaient.

« Quitte cette putain d’arène de nains toi aussi », lui avait lancé Dav’Azk à la perte de leur titre « Sauf si ça t’amuse de combattre pour cinq Couronnes des clébards et des ivrognes ».

Sauf que Dougall n’avait pas le courage de partir comme l’avait eu Dav’Azk, ni réellement celui d’essayer de reprendre son titre. Il restait, se battant sans gloire pour gagner de quoi payer ses repas, et rien de plus.

« Oh Dougall t’es avec moi ou t’es reparti à Albion fouiller dans la fange ? »

Les paroles de Cormach tirèrent Dougall de ses pensées.

« D’ailleurs je vois que ton cabot est accepté à la taverne maintenant. T’as réussi à le dresser pour qu’il arrête de pisser partout ? »

Cormach grattait d’une main la tête de Caelric qui acceptait avec des petits jappements les caresses, tandis que de l’autre, il descendait sa choppe.

« Tu sais, ton clébard il te ressemble. Un animal blessé, apeuré, prêt à mordre la main de celui qui voulait le nourrir jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il était en sécurité. Je suis content que tu ne cherches plus à me tuer, ça m’aurait fait chier, maintenant que je te connais, de te crever et te balancer dans le Teufel. »

Dougall réfléchissait aux dernières paroles de son ami. Il avait abandonné, sans trop d’hésitation, la mission qui l’avait mené à Ubersreik lorsqu’il avait compris que la Compagnie de l’Eau Noire était ce qu’il avait longtemps cherché, une famille, certes particulièrement dysfonctionnelle, mais qui lui permettait de se sentir suffisamment en sécurité pour qu’il ne cherche pas à fuir. Il savait qu’il devrait assumer les conséquences de son acte, mais pour l’instant, il était certain d’avoir fait choix.

« Et c’est reparti, il se remet à réfléchir. Tu sais que pour toi c’est dangereux de faire ça Dougall. »

Les deux hommes furent interrompus par une violente claque à l’arrière de la tête.

« Putain enfin je te retrouve Cormach. Tu fous quoi dans cette taverne pourrie, on a des choses à faire je te rappelle. »

C’était Thaïs Trois-Poings, un membre de la garde des Von Bessemer mais également la compagne de Cormach. Les deux s’était rencontrés lors d’une mission et après de nombreux échanges de coups, avaient fini par développer des sentiments l’un pour l’autre. Ils s’embrassèrent fougueusement, faisant rougir Dougall.

« Vous racontez quoi de beau ? ».

Thaïs s’assit et bu ce qu’il restait dans la choppe de Cormach.

« Dougall me racontait la fois où il avait planté son épée dans le cul d’un géant. »

Les deux hommes échangèrent un regard complice et lâchèrent un rire gras et contagieux.

« Vous me fatiguez. », fini par souffler Thaïs en levant les yeux au ciel.

« Bon finissez vite de raconter vos souvenirs débiles, Cormach faut que tu viennes avec moi, c’est urgent et important. »

Elle se leva et se dirigea vers la sorti, ne lâchant pas les deux hommes du regard.

« Ah ces bonnes femmes. », finit par dire Cormach, tout bas, « Toujours là pour nous dire quoi faire. T’en penses quoi Dougall ? ».

Dougall ne répondit pas. Encore dans ses pensées, il repassait en boucle le fil de sa vie. La ferme de ses parents en feu, son père mortellement blessé lui donnant son épée, les troupes de mercenaires d’Albion qu’il quittait après un conflit avec un des membres, Ubersreik. Tout se mélangeait dans sa tête et très vite, une migraine vint lui vriller les tempes.

« Tu sais Dougall, je sens que t’es un type bien. Pas le plus futé, pas le plus fort et clairement pas le plus beau. Mais t’as pas un mauvais fond. Enfin c’est ce que je pense. Je sais pas pourquoi tu es devenu mercenaire et encore moins gladiateur dans une arène clandestine comme la Cage. T’aurais mieux fait de faire un métier plus calme, sans combat, ranger ton épée et prendre une houe par exemple.

- Mon père, lui répondit Dougall.

- Quoi ton père ?

- Il est mort l’épée à la main avant de me la donner. Si j’avais eu des couilles ce jour là, peut-être qu’il serait en vie. Peut-être qu’on aurait aussi pu sauver ma mère et ma sœur si j’étais intervenu plus vite. Si j’avais pas demandé à mon père d’aller m’entraîner dans les collines, on aurait pu voir ses fumiers s’approcher. Mais à l’époque ça me faisait chier l’idée de cultiver la terre. Je voulais être un guerrier qui combat des géants et repousse le chaos comme mes ancêtres. Mon premier combat contre un géant, j’ai perdu connaissance après cinq minutes et lorsque la compagnie est descendue dans le Temple, je me suis porté volontaire pour surveiller l’entrée, au cas où on perdait le contrôle de la situation. La vérité tu la veux ? Je me chiais dessus à l’idée de rentrer dans un temple envahis de démons. J’ai juré fidélité à la compagnie pour combattre le chaos mais je suis terrifié. Actuellement j’ai peur, à la fois de continuer à me battre comme un moins que rien ou d’essayer de reprendre mon titre de champion. J’ai peur de partir en mission avec la compagnie mais également de rester à garder la taverne. »

Cormach regarda Dougall puis pris sa choppe, buvant les quelques gouttes que Thaïs n’avait pas bues.

« C’est normal d’avoir peur quand t’affrontes le chaos ou quand tu te bats contre une meute de Skaven. On est que des putains d’humains. On a pas la résistance d’un nain, la force des ogres ou la capacité à se barrer au moindre danger des elfes. Nous on est là, avec des bouts de métal à taper sur des trucs qui pourraient nous démembrer. Si j’ai dit que je te voyais bien ranger l’épée, ça veut pas dire que je te trouve faible. Tu sais te servir de ton arme et tu as été capable de dompter un loup. C’est pas rien. Personne te dit d’être sans peur. La peur c’est pas mal. Enfin je connais pas ça, la peur, sauf quand Thaïs commence à s’énerver – en même temps qu’il disait ça, Cormach regarda par dessus son épaule Thaïs qui le fixait avec une impatience brûlante dans le regard. Prends ton frangin, Dav’Azk. Lui il dit à tout le monde qu’il a pas peur de mourir mais à côté de ça il semble terrifié par la magie. Il vient d’où d’ailleurs lui ?

- C’est un bâtard, lui répondit Dougall.

- Mais t’es con, c’était pas ma question. Je m’en fous que ce soit un bâtard ou autre, il est né dans quel coin ?

- J’en sais rien moi, il ne fait que raconter ses histoires en Stygie, je crois que c’est le nom qu’il donne à l’Arabie. A part ça je connais pas plus que ça sa vie. »

Dougall réalisa. Il se considérait comme le frère de Dav’Azk mais ne connaissait rien de lui. Il ne connaissait rien des membres de la compagnie, sauf qu’ils étaient une bande disparate faisant des missions de mercenaire pour gagner quelques couronnes.

« Bref, repris Cormach. Dav’Azk, il fonce, il est du genre je tape et je pose les questions si le type en face est toujours vivant. Lui il a l’esprit d’un gladiateur. Pareil pour ce nain qui traîne par ici, Norgrim. Il a été forgé par la bière et le combat. Toi t’es pas comme ça. T’es quelqu’un qui essaye de faire ce qui lui semble à sa portée et tu laisses les évènements se dérouler. Ton père crève et te donne une épée, tu deviens mercenaire. On t’invite dans une arène pour un combat à mort, tu survis et tu deviens le champion avec ton adversaire. Un putain de gobelin sur un loup essaye de te tuer, tu récupère le loup pour t’en faire un compagnon. T’as pas l’âme d’un guerrier Dougall. T’as l’âme de quelqu’un qui veut vivre tranquillement mais qui est trop con ou pas assez courageux pour faire des choix compliqués.

- Tu m’aides pas vraiment, tu sais, fini par avouer Dougall, une boule se formant dans sa gorge.

- J’ai une gueule à dire des choses mielleuses ?

- A part à Thaïs, je pense pas.

- Ta gueule Dougall. Je suis pas le genre de mec à se laisser diriger par une femme. Je la laisse croire qu’elle a le dessus mais, Oh, je suis un guerrier. Bon. Je disais pas ça pour te décourager. Je t’aime bien. Je me marre bien avec toi, on s’est fait de bonnes bagarres, même si t’en gagnes pas une seule. J’ai pas envie que tu crèves parce que t’as voulu jouer au héros lors d’une mission ou parce qu’un connard dans cette arène a réussi à glisser son couteau entre tes côtes. Ne fait pas les choses parce que t’as pas les couilles de choisir. Si t’as peur d’affronter le chaos n’y va pas. Si t’as envie de reprendre ton titre, vas-y. N’attend pas que la vie te fasse de cadeau parce qu’à part des morpions et des cicatrices, elle t’offrira rien. Si tu veux un truc, prend le. Tu sais, tu devrais essayer de prendre du gallon dans ta compagnie. Ça te mettrait un peu de plomb dans le crâne, d’avoir à réfléchir de temps en temps. »

Dougall regarda Cormach se saisir de sa choppe, la boire, puis la reposer le plus naturellement du monde. Devenir lieutenant de l’Eau Noire, il n’y avait jamais pensé. Avait-il les compétences pour diriger son groupe, lui qui venait tout juste d’apprendre à lire et à écrire ?

« Et merde, il est reparti réfléchir, lâcha Cormach. Serveur, deux bières. C’est Dougall qui paye. »

Lorsque les bières arrivèrent, Cormach saisit sa choppe et mit la deuxième dans la main de Dougall.

« Arrête de réfléchir et bois. Putain, y a pas à dire mais même la bière naine la moins chère fait passer nos boissons pour de la pisse d’âne. »

Dougall était plongé dans ses pensées, buvant sa bière du bout des lèvres.

« Dougall, mettons les choses au clair. Ce qu’il te faut c’est retrouver une raison d’avancer. Essaye de reprendre ton titre déjà. Visiblement maintenant ça leur plaît bien, ici, d’avoir deux champions. Si Dav’Azk n’a pas envie de revenir ici, voit avec Norgrim, ça pourrait lui plaire. Et si t’as pas le courage de reprendre ton titre, barre toi. Ça sert à rien de combattre pour gagner tout juste de quoi boire.

- Je gagnerait plus d’argent si tu venais pas me voir pour que je te paye à boire, lui rétorqua Dougall. T’es en contact avec les Von Bessemer, ils te donnent pas assez pour te payer à boire ?

- Boire avec les riches c’est bien, boire avec un ami c’est mieux. Le meilleur vin vaut moins que de la piquette quand on le partage pas avec les gens qu’on aime. Oh, c’est beau ça putain, faut que je le ressorte à Thaïs. »

Un sourire franc se dessina sur le visage de Dougall.

« D’ailleurs Cormach, ça te dirait pas d’être champion de la Cage de Fer à mes côtés ? Deux Gaëls se battant côte à côte, ça en jette non ?

- Non Dougall, ça fait longtemps que j’ai raccroché mes gants de gladiateur. Et puis, je suis bien trop balaise pour me battre dans une arène comme celle-là.

- Tu as plutôt peur de pas réussir à obtenir le titre avoue ?

- Ta gueule Dougall. »

Les deux hommes rirent une nouvelle fois de bon cœur. Cormach tourna la tête et croisa le regard meurtrier de Thaïs qui le fixait depuis la sortie de la taverne. Un frisson lui parcourut le dos.

« Dougall, c’est pas que j’aime pas passer du temps avec toi mais j’ai des responsabilités. »

Cormach termina sa choppe et se dirigea vers Thaïs.

« C’est bon, tu as fini de discuter avec ton copain, on peut y aller ? Lui asséna Thaïs, visiblement agacées d’avoir attendu dans cette taverne au fond des égouts.

- Pardon ma chérie, c’est Dougall qui ne voulait plus me lâcher. Oui on va y aller, lui dit Cormach, la voix bien plus aiguë que lors de sa discussion avec Dougall. »

La scène décrocha un nouveau sourire à Dougall. Parler avec Cormach lui avait, finalement, fait plus de bien que ce qu’il pensait. Il regarda son ami remonter vers la surface. Le voir passer du fier guerrier sans peur à un amoureux transis était un spectacle divertissant.

Dougall mis sa main sous la table, laissant Caelric lui mordre gentiment les doigts.

« Et toi mon grand, t’en penses quoi ? Je devrais essayer de regagner mon titre de champion ? Je devrais essayer de devenir l’un des lieutenants du vieux Lohner ? Ou alors partir avec toi élever des chèvres dans les Montagnes Grises ? »

Caelric fixait Dougall de ses yeux sombres, lâchant sa main pour haleter. Il y a quelques temps, lui tendre la main comme ça aurait valu une méchante morsure mais désormais, Caelric était un fidèle compagnon, bien que quelques fois ses instincts revenaient, comme lorsqu’il décidait de se rouler dans une merde bien fraîche ou de voler un morceau de viande sur l’étal d’un marchand. Dougall était heureux de l’avoir ramené avec lui, principalement lors de ses doutes existentiels en pleine nuit, lorsque, réveillé par un cauchemar, la respiration lente de Caelric dormant en boule près de son lit l’aidait à se calmer.

« Champion Dougall MacKerr … Pardon, ex-champion. J’ai un nouveau combat pour toi. Tu te plaignais que celui de tout à l’heure n’apportait aucune gloire, celui-ci sera deux fois plus glorieux, annonça une voix pleine de sarcasme. »

La voix désagréable du nouveau gérant du Skaven Crevé, Orson Poche-sans-Fond, sorti Dougall de ses pensées. Après la trahison de Volker, Slackjaw avait, à la hâte, nommé l’un des nains qui lui était le plus fidèle, pour reprendre la place de gérant de la taverne et d’organisateur des combats de la Cage de Fer. C’était un nain petit, même pour les standards des nains, et qui aurait été incapable de se battre mais se permettait de parler aux combattants, notamment les humains, comme à de la merde.

Dougall se leva de sa table, silencieusement. Il déposa au sol son assiette de viande, à peine entamée.

« Tiens Caelric, régale toi. Je fais mon combat et on ira se promener ça te va ? »

Caelric mangea goulûment le festin qui lui était servi. Il était maintenant suffisamment dressé pour attendre Dougall sous la table, tant que personne ne faisait tomber au sol un morceau de viande. Il caressa la tête de son compagnon, ramassa son épée et avança vers l’arène, sous le regard mauvais du gérant. Les gradins étaient vides, mais Dougall avait l’habitude maintenant. A part quelques nains, ivres-morts qui souhaitaient juste voir des combats et profitaient que les places pour regarder des gladiateurs peu prestigieux étaient très peu chères, il reconnu Varek Crâne de Sang et Lysandre la Vipère. Les deux ne rataient pas le moindre combat de Dougall, le regardant avec défi à chaque fois qu’il rentrait dans l’arène, comme pour appeler ce dernier à les combattre pour reprendre son titre. A chaque fois, Dougall baissait les yeux. Mais après sa discussion avec Cormach, quelque chose était revenu.

Face à lui, deux mendiants des pire quartiers d’Ubersreik l’attendaient. Le premier, armé de ce qui ressemblait à un gourdin vermoulu, boitait de la jambe gauche tandis que le second, borgne et tenant à deux mains une chaîne plus lourde que lui, sentait la pisse et la mauvaise bière. Quelques heures auparavant, Dougall serait rentré la tête basse mais cette fois-ci, il rentra de manière triomphale. Il brandit son épée et lâcha un cri pour échauffer le public. Seuls quelques applaudissements et sifflements se firent entendre mais voir Varek et Lysandre applaudir suffit à rendre à Dougall quelques gouttes de fierté. Il allait mener ses combats à la Cage, même face à la lie d’Ubersreik, jusqu’à regagner son titre de champion. Allait-il demander à Norgrim de se battre à ses côtés ou parviendrait-il à convaincre Dav’Azk de revenir ? Dougall n’en avait encore aucune idée. Il ne pensait, sur le moment, qu’à son combat. Ses adversaires étaient faibles mais il se battrait quand même pour assurer le spectacle. Slackjaw l’avait déshonoré, mais Dougall comptait bien récupérer son honneur. Il avait peur. Mais cette peur, il en ferait quelque chose.

Sa mère et sa sœur devaient être fières là où elles étaient, Dougall avait réussi à apprendre à lire et à écrire. Maintenant, il voulait rendre son père fier, pas en étant un guerrier sans peur comme il voulait être étant jeune, mais en trouvant sa voie et en avançant.


Sigrid

La pluie commençait à tamiser la lumière lorsqu’elle quitta les sous-bois, deux lapins pendus à sa ceinture. Elle regagna sa petite maison de fortune - parfaitement excentrée et au milieu d'une forêt riche en gibier... et en silence.

L’endroit empli de l’odeur du bois sec et du cuir huilé l'accueillie par le silence familier. Un silence calme, celui d’un lieu qui attend patiemment.

Elle ôta ses bottes boueuses, frissonnant en sentant le froid s’infiltrer sous sa tunique. Ses vêtements, trempés par la pluie, lui collaient à la peau. Elle les échangea pour des habits secs, l’habitude guidant ses gestes sans qu’elle n’y pense vraiment. Les vêtements mouillés furent suspendus en hauteur, près du foyer.

D’une main habituée, elle alluma un feu. Les brindilles prirent vite, puis les petites bûches s’enflammèrent dans un craquement doux. La chaleur grimpa doucement, chassant l’humidité.

Elle inspira profondément, le regard flânant autour de la pièce… puis glissant malgré elle vers son matelas. Sous la paillasse, la lettre de Giovanni. Elle n’avait plus besoin de la lire pour en sentir les mots.

Un pincement lui traversa la poitrine, une petite douleur diffuse, comme un bleu qui n’avait pas eu le temps de guérir.

Elle détourna les yeux, secoua légèrement la tête, et attrapa l’un des lapins. La chasse, au moins, lui donnait quelque chose à faire. Quelque chose de concret, de simple.

Lorsqu’elle se retourna pour s’asseoir sur la peau étendue devant le feu, elle se retrouva nez à nez… avec Tobin.

Elle poussa un petit cri, minuscule et ridicule, lâchant son lapin qui s’échoua dans un bruit sourd.

Tobin éclata de rire.

— Je pensais que tu étais en danger ! J’ai senti un pic de stress, j’ai accouru !

Sigrid Tahnred (Partie) ramassa son lapin, honteuse.

— Non… ce n’est que moi. Pardon de t’avoir inquiété.

La tristesse dans sa voix était si palpable que même le fantôme resta silencieux un moment. Puis, fidèle à lui-même, il vint s’asseoir en face d’elle, bras croisés et sourire en coin.

— Bon. Montre-moi comment tu veux préparer cette pauvre bête.

Il commenta, corrigea, donna des conseils culinaires plus ou moins utiles. Sigrid, elle, hochait vaguement la tête, haussant les épaules à défaut de lui répondre.

— Alors, contre quoi on combat aujourd’hui ? finit-il par demander.

Elle releva la tête. Ses yeux brillaient de larmes qu’elle retenait par habitude. Puis elle détourna le regard sans un mot.

Tobin soupira doucement et posa un doigt fantomatique contre sa poitrine.

— Les batailles ne se passent pas toutes sur les champs, tu sais. Certaines ont lieu là. Alors dis-moi… qu’est-ce que tu combats ?

Le couteau s’arrêta dans la main de Sigrid. Elle prit le temps d’inspirer.

— Je ne sais plus ce que je dois faire, avoua-t-elle enfin. Je cherche des pistes de Vilhatten… rien. Giovanni est parti sans vouloir me dire où il allait. Et Klinger… On travaille ensemble, mais elle me ment. Je le sens. Elle me cache des choses.

Elle tira d’un coup sec la peau du lapin, la voix plus dure :

— Et mon ancien camarade… celui que je croyais être un ami… Il ne m’adresse plus la parole et j’apprends qu’il a brûlé une enfant. “Pour une bonne cause”, paraît-il.

Sous le regard inquiet de Tobin, elle écarta les pattes du lapin, les découpant avec une précision mécanique.

— J’ai peur… murmura-t-elle. De ne pas être à la hauteur. Je ne suis que… moi.

Elle osa enfin croiser le regard du fantôme.

— Et si quelqu’un mourait à cause de moi ? Si mon bras se figeait encore ? Et si…

Elle n’eut pas le temps de finir : Tobin explosa de rire.

— Sigrid, pourquoi tu crois que ce lâche de Vilhatten n’est pas encore venu te mettre une rouste ? Parce qu’il n’en est pas capable ! Et enlève ce tendon, là — ce sera meilleur. Et laisse le gras.

Il désigna le morceau d’un petit geste impatient.

— Cette Klinger… si elle est aussi puissante que tu le dis, tu penses vraiment qu’elle s’allierait avec n’importe qui ? Laisse le gras, j’ai dit.

Il lui donna une petite tape sur la main, ou l’équivalent spectral, et continua :

— Et Giovanni… ce gars-là m’a promis personnellement de veiller sur toi. Alors crois-moi, il a intérêt à revenir, parce que j’y veillerai moi-même. Être un fantôme, ça a ses avantages !

Il pointa ensuite le manteau de Giovanni, soigneusement plié sur un tabouret.

— Je l’ai vu te regarder, Sigrid. Ce regard-là, ça ne ment pas. Il a ses raisons. Fais-lui confiance. Mais surtout, fais-toi confiance. Tu as la visée la plus aiguisée que j’aie vue, et des bras qui feraient pâlir un ours !

Il enchaîna ensuite en listant les ingrédients à ajouter pour le ragoût, parlant si vite qu’elle avait du mal à suivre.

— Les cauchemars… souffla Sigrid, presque inaudible.

— Ils veulent juste dire que tu es vivante ! répliqua Tobin. Ne les laisse pas t’affaiblir ! Et touille plus vite, ça accroche !

Finalement, il poussa un grand :

— Allez, MANGE !

Puis il se lança dans le récit de ses hauts faits : combats glorieux, actions héroïques, et surtout… recettes de rôtis, tartes et pâtisseries qui semblaient avoir marqué sa vie bien plus que la guerre.

Lorsque Sigrid posa enfin la cuillère, son ragoût fumait, parfumé, délicieux. Grâce à lui. Son ventre et son cœur se réchauffèrent, un peu. Elle s’endormit sans s’en rendre compte, roulée en boule contre la chaleur du feu.

Tobin s’interrompit au milieu d’une anecdote.

— Eh bien… voilà un combat rondement mené, murmura-t-il en souriant. Il est temps pour moi d’y aller. Je te souhaite une nuit sans rêve.

Il s’évapora dans un petit nuage bleu, la laissant seule dans la maison paisible… seulement le bruit de la pluie qui glissait doucement sur les tuiles, berçant le sommeil de la jeune archère.


Morgatha

Crowley. Quel plaisir, quelle chance j’ai pu avoir de te rencontrer. 

Personne, surtout pas moi, aurait pu imaginer qu’un faux répurgateur et une nécromancienne repentie aurait pu s’entendre comme nous le faisons. 

Qui plus est tu est un bien piètre danseur mais … tu as de la conversation, un charme bien à toi et une manière unique de rompre l’ennui, même chez une femme comme moi qui à vécu si longtemps.

Tu t’en doute déjà, mais je préfère te l’annoncer. J’ai arrêté depuis mon arrivée chez Klinger tout usage de la nécromancie, arrêter de corrompre mon corps et mon âme, et j’ai commencé à vieillir, recommencé à vivre une vie de mortelle, la vie qui m’a été arraché quand j’étais enfant par Von Hel (Mort).

Si nous étions naïfs, si nous étions inconscients, l’envie soudaine pourrait nous prendre d’imaginer un futur ensemble. 

Mais toi et moi n’avons de naïf qu’une vague définition. 

Calme. Gentillesse. Parenté. Amour. Nous avons abandonné ces mots et toute chance de paix intérieure. Nous partageons nos rêves avec des fantômes.

Un jour Crowley nous baisserons les yeux et il n’y aura plus de sol sous nos pieds. 

Je dois partir, il est temps de payer ma dette envers Klinger, elle m’a confié une mission dangereuse, mais je ne pars pas seul. 

Si jamais ton souvenir me manque, lève les yeux vers le nord et pense à moi, je ferais sûrement de même. 

Adieu. Au revoir ? 


Hilde

C'était un jour morne et poisseux. Le ciel était gris, la bruine s'infiltrait partout, rendant gadouilleuses toutes les rues et routes d'Ubersreik. D'ordinaire ce temps de chiotte n'aurait pas amoindrit l'enthousiasme de Hilde, puisqu'elle avait un entraînement programmé avec la capitaine Inge Taschner. Elle était toujours aussi honorée qu'une telle héroïne prenne le temps de quelques passes d'armes avec elle. Elle en repartait toujours pleine de contusions, de conseils et d'envie d'en découdre.

Mais même les esprits les plus calmes connaissent leurs moments de trouble. Et quiconque connaissait Hilde savait que derrière sa haute stature stoïque et sa grande épée se cachait une jeune femme pleine de doutes. Et récemment, plein de peurs.

Elle ruminait tout un tas de pensées, jour et nuit. Et aussi pendant l'entraînement avec Inge Tashner, ce qui la rendait particulièrement gauche. La capitaine ne lui fit aucun cadeau. Elle dû s'apercevoir que Hilde n'était pas concentrée et s'appliqua à lui botter le cul. La mercenaire se prit une bonne dérouillée et termina peu glorieusement la séance en s'éclatant la tronche par terre.

-Dis donc, si t'as pas envie de t'entraîner, t'as juste à ne pas venir. Des gens pas motivés, j'en ai plein les poches, t'es pas obligée de gonfler les rangs.

La capitaine pestait tout en tendant la main pour aider Hilde à se relever. Contrite, Hilde s'excusa humblement.

-Pardon, je ne veux pas vous faire perdre votre temps. J'ai un peu de mal à organiser mes idées en ce moment, et du coup je suis pas complètement à ce que je fais.

Un silence de quelques secondes s'installa.

-Et donc ?

-Ah, non rien c'est tout. Je suis préoccupée, dit-elle en haussant les épaules.

-Tu peux pas te laisser casser la gueule et tout balayer avec un « c'est tout ». Moi je suis pas là pour te tuer, et je devrais pas avoir à te rappeler que dans une vraie bataille, tu serais morte.

Hilde se retint de répondre que dans une vraie bataille, elle faisait toujours attention. Elle était assez souvent passée à deux doigts de la mort pour savoir que c'était à la fois faux et pas suffisant.

-C'est qu'il y a eu quelques batailles un peu rudes ces derniers temps. J'ai croisé plus d'horreurs depuis que je suis dans la Compagnie que dans toutes mes années de service. Pas que j'en ai tant que ça... mais c'est pas ce que j'avais imaginé.

-Et donc, tu regrettes ?

La question laissa planer un nouveau blanc. Il faut dire qu'elle occupait en effet une partie de son esprit depuis quelques temps.

-ça fait quelques années que je suis juste motivée par l'envie de venger mes frères. Je m'attendais pas à trouver quelque chose de plus grand.

-L'armée c'était pas assez grand pour toi ?

-Non c'est pas pareil. Dans mon bataillon j'avais juste à suivre les ordres du jour. On me disait quoi faire et comment. Et tout le monde faisait comme moi. Enfin la plupart, mais vous savez ce que c'est.

Elle ne pensait quasiment plus à sa place dans l'armée, qu'elle avait si amèrement regretté pendant sa convalescence et les mois qui ont suivit. La mort d'Ernest lui avait donné un nouvel objectif, plutôt que de errer entre deux jobs moisis de mercenaire. Et croiser le chemin de Darna avait été déterminant, même si le meurtre d'Ernest l'aurait peut-être à terme conduite sur ce chemin.

-Il n'y a que quand je suis dans le feu de l'action que je me sens vraiment bien. Sans aller jusqu'à dire que c'est ça qui me donne l'impression d'être vivante, mais...

Elle haussa les épaules. Peu habituée à s'exprimer à ce point, elle ne trouvait pas tout à fait les mots. Néanmoins, elle mettait le doigt sur ce qui la turlipinait.

-Les enjeux sont tellement énormes, ça me fait flipper. Et si j'étais le maillon faible et que je me faisais pulvériser par une créature trop forte pour moi, et que ça entraînait des compagnons avec moi ?

-Ils ont signé pour la même chose que toi. Y'a que ceux qui foutent rien qui prennent pas de risques. Mais si tu te trouves si nulle que ça, tu peux juste tout plaquer.

-Quand même pas. Certes au début j'étais là que pour le job, et pour trouver le meurtrier d'Ernest. Mais je pense que j'y ai trouvé ma place... J'espère en tout cas. Y'a des gens vraiment balèzes dans ce groupe. Et les mages sont ok, même s'ils me font un peu flipper. Je sais que je suis pas la plus maline, et clairement pas la plus forte. Mais je me dis qu'éliminer des agents du chaos, c'est un très bon objectif... j'allais dire « de vie », mais c'est probablement ce qui me tuera, alors je sais pas si c'est approprié.

Elle fit une nouvelle pause. Inge Tashner l'avait laissée parler sans l'interrompre plus que ça, probablement ébaubie de l'avoir entendue aligner plus de mots en cinq minutes que depuis qu'elle la connaissait. Peu habituée à se confier, Hilde écourta sa diarrhée verbale.

-Merci de m'avoir écoutée, je crois que ça m'a fait du bien de sortir tout ça.

Elle s'empressa de ramasser ses affaires, gênée d'avoir à ce point vidé son sac.

-La prochaine fois que tu veux causer, emmène au moins une bouteille de vin...

-Ah ! Je demanderai à mon frère d'en piquer une dans la cave de notre père. Il a de très bons crus.

-Si tu la voles évite de me le dire...

Hilde sourit et salua Inge Tashner, avant de partir pour se rendre à la Lune Rouge. Elle n'avait pas exactement l'esprit plus léger, mais elle avait le cœur un peu moins lourd.


Darna

Darna sortie de la bibliothèque, une douleur lancinante sous son crâne à force d'essayer de trouver la solution à une question sans réponses. Elle se dirigea lentement vers la taverne, à la recherche d’une bière pour faire passer cet arrière goût poussiéreux laissé par les vieux livres dans lesquels elle avait fouillé sans relâche. Perdue dans ses pensées, elle repensa à la dernière mission. L’escorte de la cargaison de Nuln lui avait laissé un goût doux amer dans la bouche. La corruption est partout et derrière chaque visage avenant peut se cacher de terribles desseins, mais elle avait senti l’espoir briller encore plus fort au terme de cette mission. Oui ils avaient vaincu, côte à côte, main dans la main. La cohésion dont la Compagnie avait fait preuve lui faisait chaud au cœur. C’est qu’ils commenceraient presque à ressembler à une véritable équipe! 

En arrivant à la taverne, elle se dirige vers le comptoir derrière lequel se tenait Franz. Il avait récemment reçu quelques tonneaux de Bugman XXXXXXX et Darna ne se fit pas prier et demanda un pinte au patron. Rien de mieux qu’une bonne Bugman pour vous remonter le moral!

Ce jour-là, la taverne était assez vide, les autres compagnons vacants à leurs propres affaires, ou profitant d’une journée de relâche avant la tempête à venir. 

Elle repéra Hindra assise seule au fond de la taverne et se dirigea vers elle.

Ca t’dérange si j’me joint à toi? demanda Darna

“Avec plaisir mon amie, ça fait longtemps qu’on a pas partagé une bonne pinte toutes les deux. Et puis j’aime pas trop boire seule, c’est mauvais pour l’humeur.

Darna s’installa en face de la prêtresse en poussant un soupir de satisfaction, elle allait pouvoir voler un petit moment de détente.

Tu t’y fais au chang’ment de décor ? ça doit pas être évident après tout c’temps passé à la La Cage de Fer.

Bah ! J’vais pas te mentir, c’est vrai que ça me manque parfois … Surtout parce que c’était beaucoup plus simple ! Enfin plus simple …. Y’avait beaucoup de travail ça c’est sûr, toujours à recoudre ces idiots ou à réparer leurs os brisés, mais au moins je m’attendais pas à assister à la fin du monde d’un moment à l’autre. C’est vrai que Slackjaw (Mort) c’est pas un tendre, mais je savais à quoi m’attendre avec lui au moins, alors qu’ici je sais jamais si la journée va être calme et que je vais la passer à m’occuper des stocks ou si je vais crouler sous les blessés graves. Une chose est sûre, vous savez garder les gens sur le qui vive à l’Eau Noire !

Ah ! M’en parle pas ! A chaque fois que j’penses pouvoir respirer un coup,ya toujours une urgence sortie d’nul part ! Une mission, un mystère, un blessé … Franchement j’me souviens pas d’la dernière fois que j’ai pris ne s’rai-ce qu’une matinée pour moi, j’ai même pas eu l’temps d’écrire à Skundren depuis des lunes ….

Darna fronça les sourcils. Elle avait un peu honte de ce qu’elle venait de dire. Tout le monde était sous l’eau, tout le monde fatiguait, certains avaient des problèmes hautement plus important que son manque de temps pour écrire, et elle était là à se plaindre.

Ton Karak te manque hein ? lui dit Hindra, un sourire triste au coin des lèvres.

Oui … lui répondit Darna dans un souffle. Mon clan et le Temple surtout. Mais bon, j’rentrerais un jour. Enfin, si j’meurs pas avant haha !

Je comprends, moi aussi Azgaraz me manque parfois. De moins en moins avec le temps. Quand on est parti depuis si longtemps, on a pas trop le choix que de passer à autre chose.

Hum, tu m’avais dit qu’t’avais suivi Slackjaw quand il était parti. J’comprend. Valaya n’abandonne pas les siens. Mais tu sais qu’tu pourrais rentrer si tu l’voulais. J’doute que ton Karak refuse le r’tour d’une prêtresse de Valaya.

Bah ! T’en fais pas pour moi va ! J’m’y suis faite tu sais. Et puis avec l’Eau Noire j’ai trouvé un but digne de ce nom. Combattre le chaos, sauver le monde et faire front face à la menace des nécromanciens, des mutants et toutes ces monstruosités ! Si je meurs ici, ce sera avec honneur.

C’est vrai qu’c’est une bonne quête digne des ancêtres ! Qui sait, dans quelques années, p’t’être que quelqu’un chantera nos aventures à la Muse Sournoise !

Les deux prêtresses sourirent à cette idée. Même si elles ne faisaient pas ça pour la gloire, loin de là, imaginer les Trytesich Mayhem chanter leurs batailles avait quelque chose de chaleureusement absurde.

T’sais quoi ? Quand on aura fini d’sauver l’monde j’te ferais visiter Karaz-a-Karak ! J’te présent’rais à la Haute Prêtresse, te montrerais les grands halls et la place du marché … tu verras tu voudras plus partir!

Haha, ça me plait comme idée ! J’ai jamais vu Karaz-a-Karak et j’ai toujours eu envie de voir le Temple de Valaya, il parait que c’est le plus beau de tous!

Alors la, il parait bien ! Notr’ Temple, c’est vraiment quelqu’chose… J’arrive pas à l’expliquer, tu t’en f’ras ta propre idée.

Elles restèrent quelques instants perdues dans leurs pensées, rêvant de ce temps où elles pourront simplement boire et rire sans se demander si le monde s’éteindra demain. 

En fait, Karaz-a-Karak n’est pas le seul Karak que j’aimerais bien visiter… lui confia Hindra d’une voix hésitante.

Ah ? Tu voudrais aller où dis moi ?

T’es déjà allé à Kadrin ?

Karak Kadrin ? Le Fort des Tueurs ? Non jamais mis les pieds. Drôle d’endroit pour aller en vacances, les prêtresses de la bas doivent pas avoir beaucoup d’temps pour s’amuser avec tous ces Tueurs !

Quelques secondes passèrent avant que Darna ne commence à comprendre.

Mais attend, c’est pas le Karak de Norgrim et Ikvaar?

Darna vit son amie rougir très légèrement avant de se plonger dans sa chope comme si sa vie en dépendait.

Alors ça si j’m'y attendais ! s’esclaffa Darna d’un rire franc. Alors c’est lequel qui t’fais rougir comme ça ?

Comme tu y vas ! s’indigna Hindra. Non mais disons que je trouve Ikvaar … intrigant. Il est un peu pataud, il s’énerve facilement, bafouille quand il me parle …

Un nain quoi.

Mais je sais pas …. je crois que je l’aime bien, avoua-t-elle dans un murmure.

Hindra n’osa pas regarder son amie dans les yeux après cette déclaration. Elle qui ne craignait jamais le regard des autres avait peur de ce que sa consoeur penserait d’elle après ça.

T’sais, si c’est réciproque, ça nous f’ra une belle histoire à suivre entre deux batailles ! Et on pourra parler d’autre chose que d’plaies purulentes et d’membres arrachés ! lui dit-elle, un sourire jusqu’aux oreilles. On aurait bien b’soin d’un peu d’douceur dans c’monde nauséabond !

Soulagée, Hindra rendit son sourire à Darna.

Oui c’est vrai, tu as raison. Quand le monde peut se faire engloutir par le chaos à tout moment, mieux vaut profiter de chaque instant.



Yussuf

Dans un début de soirée très frais Yusuf emmitouflé dans sa cape rentre à L'Oasis, il y croise le regard d'Allesandro Di Remasio déjà à l’intérieur.

« Allesandro mon ami ! Qu'est-ce que tu fais là ? On n’est pas ouvert tu sais ! »

« Aucune porte ne me résiste tu devrais le savoir ! Puis vu l'ambiance à La Lune Rouge rouge je suis venue ici boire un coup ! Par contre faut que tu changes ta bière, c'est vraiment de la pisse à boire ! »

« Vous devez aimer la pisse alors ! Tout le monde me dit ça mais tout le monde revient en boire ! D'ailleurs le vieux va bien ? J'ai appris pour ses tortures je n’ai pas encore eu le temps de prendre de ses nouvelles. »

« Sto bene, Sto bene, il a connu mieux évidemment mais c'est une vieille carne va lui en falloir plus pour l'empêcher de se battre ! »

Yusuf posa les quelques courses qu’il venait de faire sur le comptoir, dans un silence assourdissant avant que Allesandro ne le brise.

« Yusuf.... Toi aussi t'as remarqué ? En ce moment tout s'accélère, les ennemis sont plus gros, plus dangereux, plus nombreux, mieux équipés, quelque chose de gros se prépare ! »

« Ça m'inquiète aussi, j'ai frôlé la mort plusieurs fois en très peu de temps dernièrement et bizarrement je sens que ça va continuer comme ça… »

Allesandro tape de la main sur la table et pointe du doigt la tête de la manticore.

« YUSUF !!! Mio Amico ! En parlant de frôler la mort, alors comme ça on a tué une manticore !? C'est un exploit digne des plus grands combattants ! »

« Arrête je n’étais pas tout seul, j'ai plus servis de sac de frappe qu'autre chose. Les vrais héros sont Giovanni, Pavel et Sigrid ! J'ai juste eu un coup de chance qui m'a permis de la décapiter. »

«Ne fais pas il Modesto ! Giovanni m'a raconté, sans toi il y serai passé ! La bête se ruait sur lui et tu l'as attiré ! Juste après tu as même pris un coup de griffe à sa place ! »

« Et j'ai failli mourir, sans l'intervention d'Eanur et d'Emma je ne serai pas devant toi. »

« Emma, Emma.... Tu n'as que ce nom à la bouche en ce moment. J'ai remarqué que tu pars souvent en mission avec elle et bizarrement à son contact, t'es prise de risque se font de plus en plus nombreuses ! Mon petit Yusuf je sais reconnaître quand un homme est épris pour une Dame ! »

Alors que Allesandro finissait sa choppe d’une traite. Yusuf laissa planer quelques secondes de silence comme s’il réfléchissait à ses prochaines paroles tout en arborant un sourire en coin.

« C’est vrai que les Tiléens s’y connaissent en amour ! On ne peut rien vous cacher ! Effectivement elle ne me laisse pas de marbre »

Yusuf tire une chaise et vient s’assoir à côté de son ami, ses joues virant légèrement au rouge.

« Tu te rappelles la défense du petit fortin il y a quelques semaines ? Alors que mon groupe et moi étions dehors en mauvaise posture, elle a sauté des murailles pour venir nous aider. A ce moment-là mon sang n’a fait qu’un tour, j’étais prêt à affronter l’armée de mutant entière à moi tout seul si ça voulait dire lui permettre de vivre quelques secondes de plus. »

« Et c’est quelque chose de mal mio amico ? »

« Evidemment ! Mon cœur me dit de prendre des risques pour Emma mais ma raison me dit le contraire ! Je ne ve… je ne DOIS pas mourir avant d’avoir accomplis ce pour quoi je suis là ! »

« T’as bien aimée est médecin il me semble ! Si c’est un minimum réciproque elle saura te maintenir en vie ne t’en fais pas !

Puis si tes sentiments t’inquiètent tant que ça, dit toi que l’amour è come un Fuoco ardente ! Si tu ne l’entretient pas à ses débuts, il se consumera velocemente et finira par mourir ! Il te faudra juste survivre à la colère de la femme derrière et crois c’est le plus difficile ! »

« Si c’est ce que tu fais avec toute tes conquêtes, tu dois être en danger à chaque coin de rue ! 

Mais merci pour le brin de cosette ça fait du bien de temps en temps mais j’ai du travail donc je serai dans mon bureau si tu me cherche. Tu veux que je te ramène une bouteille de vin ? Ça sera peut-être plus à ton goût que de la bière. »

« Con piacere signore ! »


Von Hel

La Drakwald s’ouvre sur un espace rongé par la brume, dedans les arbres, noirs comme du charbon humide, s’élèvent en arcs déformés au-dessus d’un campement impossible: un enchevêtrement de tentes de velours abîmé, de chariots renversés, de feux mourants et de silhouettes impossible à distinguer du brouillard.

À quelques dizaines de mètres, derrière la ligne des troncs, l’armée de morts-vivants avance.

Un tremblement sourd secoue la terre à intervalles réguliers : des milliers de pas cadencés, os contre os, fer contre fer.

Par moments, une lumière maladive perce les nuages noirs — et révèle la mer de crânes, les lances rouillées, les bannières funéraires, avant que la nuit ne retombe comme un couvercle.

Le camp lui-même est un nid d’horreurs à l’organisation presque chaotique.

Des paysans sont attachés aux arbres, suspendus par des cordes tressées de racines.

 Leurs joues sont creuses, leurs vêtements trempés de sang et de pleurs.

 Parfois, un vampire passe, saisit une gorge, et boit sans un mot.

 D’autres fois, une goule Strigoi, énorme, noueuse, pelée, profite d’un moment d’inattention pour arracher un paysan et le dévorer dans un hurlement, ses dents claquant à chaque déchirure.

 Les vampires aristocratiques laissent faire : ce n’est qu’une bête, mais une bête utile.

Le reste des captifs gémit dans des cages de fer mal soudées, trop petites pour y tenir debout.

 Certains appellent leurs dieux, d’autres leurs mères, d’autres simplement la mort.

Au centre du camp, un grand cercle avait été tracé dans la terre noire.

 Des chandelles bleues brûlent sans fondre, alimentées par une magie malade.

Von Hel (Mort) trône au milieu, silhouette sèche, la peau grise, dans ses yeux remue une intelligence prédatrice.

 Autour de lui, les chefs de sa meute nocturne sont réunis.

Un second nécromancien, drapé dans une cape qui mange la lumière, visage entièrement dissimulé par une capuche noir, ne laissant dépasser quelques cheveux blancs, un visage souriant et fier caché. Et pourrait t’il en être autrement ? Le temps est venu pour l’ordre de Von Hel de lancer ses légions. A coté de lui, Les Jumeaux Vampires, deux êtres presque nus, leurs corps élancés et marqués de cicatrices anciennes. Ils se tiennent accroupis comme des félins, leurs yeux brillant d’une faim animale.

Arlette Von Carstein lui fait face, vêtue de velours sombre et de plaques d’armure dorées. avec un sourire à faire peur à une goule. 

Trois vampires de l’aristocratie des Von Carstein se tiennent légèrement à l’écart, en armures ouvragées, chacun arborant un blason impérial ancien.

Et la plus étrange de tous, une Banshee, spectre voilé flottant à quelques centimètres du sol, sa bouche ouverte dans un rictus éternel de haine et de douleur.

Von Hel frappe le sol du bout de son bâton, et les voix se taisent.

 «Nous sommes enfins réunis, bienvenue à ceux qui viennent de nous rejoindre. Il est temps de mener nos légions à l’assaut de ce bastion Lahmiane, il est temps de se venger des affronts. Le gros des troupes marchera sur Bogenhafen à l’aube. Mais vous, vous partirez avant nous.

 La ville est vulnérable. Les murs sont vieux, les gardes fatigués… et surtout… »

 Un sourire épais se dessine sur ses lèvres mortes.

-Tout les champions de Klinger sont éloigné d’elles.

Le nécromancien encapuchonné incline légèrement la tête. Arlette lève un sourcil, amusée. Les jumeaux se lèchent les dents. La créature que nous guidons approche. Elle brisera tout ce qu’elle touchera, mais elle nous obéira tant que je maintiendrai le lien. Elle forcera les murs, ouvrira les rues, et sèmera la panique. Pendant ce temps, vous… »

 Il regarde les vampires présents, un par un.

 « …vous vous infiltrerez dans la ville avant que l’armée ne l’encerle complètement. »

Un des vampires aristocratiques demande d’un ton perfide :

 « Et nos cibles ? »

Von Hel hoche la tête.

 « Audrey Klinger et Gabriella Von Nachthafen doivent être capturées vivantes. Vivantes. »

 Il appuie sur le dernier mot.

 « Ces deux Lahmianes cachent des secrets que même vos maîtres ignorent. »

La banshee laisse échapper un rire étouffé comme le vent traversant une tombe. Von Hel, glacé :

 « Le reste de leur couvent… peut mourir. »

Les jumeaux se redressent, excités.

Arlette sourit, comme si elle goûtait déjà le sang. Un vampire au casque ailé demande, d’un ton presque ennuyé :

« Et si la ville se rend ? Et si elle choisit de livrer Klinger elle-même ? »

Un silence tombe. Même la banshee s’immobilise. Von Hel tourne son visage vers lui, et l’ombre d’un rire déformé traverse son regard. Il écarte les bras.

« Ma foi… »

Un sourire s’étire, large, monstrueux.

« …un certain nombre d’entre vous ici ont l’air affamés. »

Il désigne les morts attachés aux arbres, les cages, les vampires qui se servent.

« Ce serait dommage… de les priver d’un tel repas. »

Son bâton frappe le sol.

« Bogenhafen sera notre plus grand banquet !


Ulrika et Gabriella

Les ténèbres ont déjà envahi Bogenhafen depuis plus d’une heure, dans les rues on entend la foule barricader leur maison ou mettre leur possessions sur une charrette selon l’espoir. 

A l’intérieur de l’auberge, dans la meilleure chambre, Gabriella Von Nachthafen est assise tranquillement sur un fauteuil tandis que Ulrika Magdova Straghov fait les 100 pas, incapable de se contenir. 

Elle regarde sa mère adoptive avec colère. 

-Je vous avais prévenu que ce serait une mauvaise idée, Klinger est bien trop publique, elle a trop d’ennemis, nous sommes piégés ici désormais, les portes sont fermées. 

Gabriella rit légèrement.

-Ulrika, tu n’as pas de leçon à donner en termes de discrétion à ta sœur.

Tu as croisé le fer publiquement avec Ludwig Schwarzhelm, le champion de l’empereur, tu as sauvé Karl Franz d’un assassinat à Nuln, deux des hommes les plus importants de l’Empire ont vu ton visage.

Ulrika se renfrogna.

-Vous ne m’y reprendrez pas de toute façon.

- A sauver l’empereur ? 

- Non, à croiser le fer contre Schwarzhelm. En toute modestie…

-En toute modestie bien sûr oui.

-Oui, en toute modestie je suis une des meilleures guerrières présente dans l’empire mais Schwarzhelm … Je me suis senti comme un chaton face à lui.

Il irradie d’une telle force, il a failli me désarmer par trois fois.

-L’empereur ne se débrouille pas mal non plus tu sais.

-Karl Franz ? Pfeuh, plus petit que ce que je pensais. Mais cessez de ressasser mes erreurs passées je vous prie, je vous suis fidèle désormais.

-Et j’en suis ravi Ulrika, mais si tu as confiance en moi, et que j’accorde ma confiance à Klinger pour nous trouver une solution, alors par extension tu as confiance en Klinger. 

-Très bien, alors qu'est-ce que Audrey prévoit comme solution ? Vous dirigez le conclave Lahmianne de l’Empire, si jamais Von Hel venait à vous capturer il pourrait vous arracher tous les secrets, les noms et positions de l’intégralité des Lahmianes, du Reikland jusqu’à l’Ostland ! Sans compter Kislev, la Bretonnie, la Tilée, l’Arabie, l’Estalie les prin..

-Je crois que tu as exprimé ton point Ulrika.

-Alors qu’est que nous allons faire ? 

-Eh bien nous allons nous rendre au conclave comme prévu. 

-Quoi ?? C’est de la folie pure, je dois vous cacher en lieu sûr, si tant est que ce soit possible !

-Bogenhafen est actuellement remplie de Lahmianne, elles n’ont pas toutes ta force et ta vivacité Ulrika. Nous devons les protéger, et nous devons les guider, ce sont nos sœurs Ulrika, et nous survivrons ensemble. 

-Même cette salope de Hermine Freitag ? 

Gabriella fronça les sourcils, mais derrière son masque patiemment travaillé, un léger rire se dessinait. 

-Oui Ulrika, même cette salope de Hermine Freitag.


Emilio

Son vocabulaire s'était beaucoup amélioré, il était venu au milieu de la nuit, pour lui raconter qu'il partait pour Bogenhafen et qu'il voulait qu'il écrive.

Au départ, Helper Helmer Von Kizen, avait eu peur d'Emilio (puisque finalement il avait bien un nom). Ensuite il avait eu un peu peur du contenu de ces récits, et enfin il s'était accoutumé.

Au quotidien, il rédigeait des lettres de plaintes à des élus, ou bien un testament. Avec Émilio, ça changeait. Il y avait quelque chose de vivifiant dans les récits de cet étrange personnage. Il évoquait des pays lointains, des pirates, des brigands, des forêts remplies de mutants, des gobelins dans les souterrains, des démons (Sigmar nous garde) de toutes obédiences, des cultistes de Nurgle (Sigmar nous protège) et surtout des vampires. C'était bizarrement grisant à relater, et même si c'était probablement faux...  

Quelle est la maxime déjà ? "Quand la légende est plus belle que la vérité, imprimez la légende". Pour quelqu'un qui avait rédigé un énième constat de vol de poireaux dans l'après-midi, c'était plutôt revigorant.

Le fait que les pigeons aient cessé de déféquer sur son balcon donnait quand même une bizarre crédibilité à ses récits. Il lui avait demandé de transmettre cette faveur aux pigeons de la ville, un peu sur le ton d'une blague, et depuis son balcon était étonnamment propre. Ses voisins regardaient de travers sa terrasse immaculée, alors que les leurs arboraient une couche blanchâtre et poisseuse en permanence.

Et puis Émilio s'est montré de plus en plus agréable. Parfois il évoquait par bride des souvenirs visiblement brumeux d'un pays d'enfance, après il évoquait sa vie sauvage sur les terres du sud, peuplé de créatures bigarrées et fantastiques... Mais surtout il s'était mit à faire des phrases, des analyses sur la société, Ubersreik, l'Empire, la vie en général...

Au début ça avait l'air de stupidité d'ivrogne ou de fou. Mais quand on laissait la phrase maturée dans son esprit, elle prenait peu à peu un sens. C'est une forme de sagesse primaire, comme celle qui sort parfois de la bouche d'enfants beaucoup plus perspicace qu'on ne veut bien le croire. "Les lettres c'est bien et important ici, presque comme l'or".

Ca lui changeait des lettres d'insultes que la vieille folle du 3ème lui faisait envoyer à sa soeur. Il aurait arrêté depuis longtemps si cela ne représentait pas un tiers de ses revenus.

"Je viens parce que je pars, j'ai beaucoup été absent, car je traque les pirates, et j'ai déjà l'or, mais je n'ai pas suivi la meute, et la je pars avec la meu.. avec le groupe... Il faut aller à Bogenhafen, défendre les femmes-chauves souris contre Von Hel (Mort)

Je pense que mes os peuvent blanchir au soleil bientôt, ce n'est pas sûr, mais peut-être... C'est pour ça je veux que tu écrives, écrire c'est se souvenir, les hommes n'ont pas la mémoire des éléfants..." (C'était encore un de ses mots mystérieux qui peuplaient ses histoires, il n'osait jamais lui demander de quoi il parlait, à la fois par peur de le voir fuir ou de le vexer, mais aussi pour ne pas voir se briser le mystère).

Émilio observait la lune au loin, "Je n'ai pas beaucoup aidé la meute, je suis le frère solitaire, mais je dois revenir. Ils me protègent et je les protège..."

Il marqua un temps d'arrêt, fixant la pénombre de la nuit pâle, éclairée à peine par la lueur tremblotante des flammes mourantes du foyer. 

Cette meute qu'il évoquait de plus en plus, avec distance et affection, correspondait beaucoup a la bande cosmopolite qui traînait du côté de la Lune Rouge. Une bande de bandits, ou de mercenaires, qui avaient été mêlés à de grosses affaires de la ville, et de la pègre; et sur lequel courait une foule de rumeurs et de ragots. Il avait toujours du mal à l'imaginer au sein de cette assemblée suspecte, et en même temps, c'était le seul endroit à Ubersreik ou il aurait eu sa place. Comme pour le reste, afin de ne pas briser l'aura de sa légende, il ne demandait jamais d'éclaircissement.

Émilio grogna soudainement, c'était sa manière de dire au revoir, ou plutôt de constater qu'il n'avait rien à dire de plus... Il franchit l'encadrement de la fenêtre, et s'enfuit par les toits, sans dire un mot. La nuit semblait déformer sa silhouette à mesure qu'il s'éloignait, lui donnant un air fluide et brumeux.

Von Kizen se servit un bourbon, puis prit la plume, il avait une commande à honorer, pour le plus étrange de ces clients.

Et pour le meilleur, d'assez loin.


Hans Dieter

"Vide.

Ma bourse est toujours vide."

D'un pas nonchalant, Hans quitte sa table de beuverie. Après un regard rapide vers le tavernier pour s'assurer qu'il ne regarde pas dans sa direction, il disparait comme il fut. L'addition peut attendre.

 La soirée tombe à peine sur Ubersreik. Tout ce temps à tuer et pas les moyens d'en profiter. "Chienne de vie… Quitter l'armée pour finir sans le sou, en voilà un tremplin moral, direct dans la pauvreté et l'indigence."

 Sur le chemin du retour vers sa "demeure" dans les quartiers des docks du Teübruck, Hans a tout le loisir d'humer le doux parfum pittoresque d'égout et des poissons à la fraicheur douteuse. "Chienne de vie". Le quartier qui ne dort jamais. Des cargaisons sont constamment acheminées et envoyées, les marins profitent de leur rare temps sur la terre ferme dans les nombreux tripots des alentours, les femmes de peu de vertu leur soutirent leurs deniers durement gagnés, et la pègre local fait son petit marché sur les pauvres commerçants.

 Rien d'inhabituel dans l'un des quartiers les plus malfamés d'Ubersreik, si ce n'est une taverne dont l'animation est plus que vivace. S’y font entendre des cris, des bouteilles brisés, et ce qui surprit Hans, un accent très reconnaissable. La curiosité l'emporta sur la précarité et il entre dans "La femme du marin".

 "… que des chiens de truie comme vous savent pas reconnaitre la proue d'un galion s'il l'avait enfoncé de trois quarts dans le pif"

"C'est ma grosse proue que je vais t'enfoncer dans le pif si tu fermes pas ton claque-merde le bouffeur de fromage!"

"Que j'vais t'y mettre une meule dans le fion il' va voir s'il aime ça !"

 Charmant.

Une rixe entre des marins Bretonniens et du Reikland semble avoir lieu. Une aubaine : en allant dans le camp des impériaux, il y'a sûrement quelques tournées à la clef une fois ces adorateurs de la baguette remis à leurs places. Et Hans sait bien qu'il n'y a rien de plus doux que de la bière gratuite, aussi frelatée soit elle.

Une brusque tape dans le dos lui coupe net tout semblant de pensée et de souffle.

"Mais c'est y pas ce bon Hans, le fin tireur ! Vlà que tu tombes bien à pic, tu vas nous aider à faire voir raison à tes petits copains. Ils sont plus bouchés qu'un dawi et certainement pas plus beaux !"

 Le géant qui se tient derrière Hans sent la poudre et l'alcool. Avec son grand tricorne et ce qui tient plus d'un canon à main que d'un mousquet, son identité ne fait aucun doute : Black Baud. Réputé chasseur de prime bretonnien.

Hans ne l'avait rencontré qu'une fois à l'ouverture du restaurant de Yusuf et Giovanni, et le grand gaillard s'était épris de lui. Cela lui allait lui coûter cher aujourd'hui, il le savait.

"T'es avec ces gobeurs de grenouilles toi là ? Y'a rien qui me dégoûte plus qu'un bretonnien qu'un tourne casaque". Pour accentuer son propos, le marin crache par terre avec un regard de dégoût en direction d’Hans

"L'est plus sûrement avec nous qu'avec des petites chiennes impériales comme vous. Ça fait les grands mais ça a jamais vu de l'eau de salée de sa vie ! Retournez dans vos petites barques et laissez les vrais hommes combler vos donzelles !"

Un rire tonitruant et le martèlement des choppes de bières sur les tables se fait entendre du côté bretonnien. Les impériaux ne sont pas en reste, et des objets contondants commencent à apparaître ici et là.

C'est le moment. "Le jour où on me verra m'acoquiner avec des suceurs d'escargots sera la fin des temps." Avec cette remarque bien placée, la bagarre était assurée, et la bière gratuite qui s’ensuit !

Le regard des Bretonniens s'assombrit, plusieurs bouteilles jusque-là intactes sont brisées sur le comptoir pour servir d’armes blanches. Des objets contondants apparaissent comme par magie dans les mains des paysans et des impériaux. Black Baud regardait Hans avec un dédain nouveau. Dommage. Hans a un peu plus de respect pour lui que le reste de ses concitoyens. Après tout, il sait manier la poudre noire, alors que le reste des gobeurs de grenouille n'avait fait que tenir une fourche toute leur vie.

 Puis le noir. Complet. Total. La tête lourde et la gorge sèche, Hans ouvre les yeux dans un lieu sombre et humide, ressentant un léger va et vient.

 "Vlà que le blondinet se réveille, juste à temps ! On allait commencer"

"Commencer quoi ? On est où là ? C'est toi qui m’as fait ça Black Baud ?" Hans pointe le sang qui coule à l'arrière de son crâne.

"Moi, eux, toi… Ça c'est pas Important Hans, ce qui compte c'est que t'es dans le bon camp maintenant"

Non. Il n'a pas osé. Hans se rue à l'extérieur et faillit lâcher ce qui lui restait dans l'estomac. Des bretonniens. Partout. Et aucun moyen de s'échapper, lorsqu'il réalise qu'il est à bord de leur frégate.

A la proue se tenait un groupe de matelots très actif à montrer leurs parties et faire des gestes obscènes à une embarcation à bâbords. Rendus de manière encore plus active par les marins de ladite embarcation, qui ressemble fort à une frégate impériale.

"La petite rixe que t'as faite hier soir à échauffer les esprits. Quand ils ont compris qu'ils pourraient pas tous s'entretuer, ils ont décidé de régler ça à la course ! La première frégate à Altdorf l'emporte, et prouvera définitivement que nous autres Bretonniens savons bien mieux que vous ce qu'est le pied marin."

Alors que Black Baud se place à côté d'Hans, celui-ci se pince. "Pourquoi tu m'amène dans ce cauchemar ?"

"Ah je t'ai pas dit ? Y'a pas de règle sur cette course, tu nous s'ras utile"

Pas de règle ? Comment ça, pas de règle ? *BOOM*

Les voiles se libèrent au moment où la frégate impériale commence à tirer sur l'esquif des bretonniens qui s'élance sur rivière Teufel.

"MAIS VOUS ÊTES MALADES ! TOUT CE QUE JE VOULAIS C'ÉTAIT BOIRE UN COUP" Hans est obliger d'hurler alors que la canonnade s'intensifie et les vivats des marins se font entendre à chaque fois que le coup fait mouche.

"HAHAHA ! Fait pas ta mijaurée gamin, c'est pas tous les jours que je t'offre une croisière avec la meilleur gastronomie du vieux monde à ta disposition. Tu vas voir, nos escargots sont à tomber !"

C'est Hans qui tombe au sol. Un tireur impérial l'a visiblement pris pour cible en hurlant "Tu l'aimes bien saignante ta tête le tourne casaque ?!"

D'Ubersreik à Altdorf il y'a 550 kilomètres, en passant par le canal de Grunberg pour rejoindre la rivière Reik. Hans a souvent fait ce trajet avec les contrebandiers. Un peu moins d'un jour pour la course, se souvient-il. A ce rythme, les bateaux seront en charpie bien avant de voir les remparts de la capitale !

Mais le rythme est loin d'être tranquille, et les deux équipages font tout leur possible pour assurer leur position en tête, en prenant les risques les plus inconsidérés à la plus grande joie des canonniers.

Black Baud tend l'arquebuse d'Hans qu'il a oublié dans la cale lors de sa course effrénée vers l'air libre. "Si tu veux voir un autre coucher de soleil, je t'encourage à pousser tes petits camarades à baisser la tête le blondinet"

A contrecœur, ce dernier récupère son arme favorite, et commence à faire siffler les balles au-dessus du bastingage impérial. Juste de quoi effrayer. Hans déteste combattre de courageux compatriotes, mais il déteste encore plus rentrer tremper pendant des heures, et voir sa poudre inutilisable.

Après d’interminables escarmouches et insultes bien senties, le canal de Grunberg est à portée de vue. Étroit et sinueux, il demande de la dextérité et de la patience à emprunter. Deux qualités que les équipages ici présents semblent complètement manqués ou préfèrent ignorer.

"C'est pas possible, on passera jamais !" "T'en fait pas blondinet, ca pourrait bien être pire"

"WAAAAAAAGH!!"

"Tu vois je te l'avais dit !" S'exclame Black Baud dans un rire tonitruant

Le canal est un repère de choix pour les pirates. Les passeurs sont généralement des bateaux marchands peu protégés, et ils sont obligés de ralentir pour s'y engouffrer.

Des pirates oui, mais un Korsair' Ork ? "Je voulais juste une bière, pas mourir…" Baud se contente de lui retourner son plus grand sourire avec presque toutes ses dents. "C'est t'y pas mieux que tout l'alcool du monde ?! HAHAHAHA" "Des malades. Je suis avec des malades et je vais mourir."

"Oi' Humie ! Vlà une bone bag'arr komme j'en ai pas vu d'puis ben longtemps ! Nou k'on pense k'on va vous d'ner un coup de main ! HAHAHAHA"

Interloqué. Non pas parce que les Orks s'invitent à la course, et que le marins, au lieu de prendre peur, redoublent de quolibets et de canons pour accueillir les nouveaux venus, mais que ce Korsair a exactement le même rire que Black Baud. Et est potentiellement moins laid. Hans garde cette remarque pour lui.

Dans l'étroit canal, ce n'est que le chaos. Au coude à coude, les trois embarcations sont tellement proches qu'on peut compter le nombre de doigts d'honneur en un clin d'œil. Ce qui veut dire aussi qu'on est à portée d'abordage.

"Son poids en Kvass au brave qui met un pain au tourne casaque !"

"3 tonneaux de la treille pour l'hardi qui fait taire ce marin d'eau douce qui se dit capitaine !'

"Oi' ! Sorté le jus de Squigz lé boyz ! On tape tou léz Humie k'y a la !"

Les hurlements de joie font trembler les planches et les mâts des trois navires. Il faut dire qu'après quelques heures de canonnades, ils sont déjà en piteux état, quant au navire des peaux vertes, cela semble plutôt être son état naturel.

La mêlée jaillit de tous les côtés. Orks, bretonniens et peaux vertes s'élancent à cœur joie sur les différents esquifs après avoir avidement vidé leur chope. Et ils semblent tous avoir oublié l'objectif de leur capitaine. Ce n'est plus la survie qui compte, mais voler l'alcool des autres.

Des carrées se forment autour des tonneaux sur les ponts respectifs, prêt à être défendu jusqu'au dernier homme.

"Retourne boire ta pisse d'impériaux, on gâchera jamais du bon vin pour un chien comme toi!"

"Ah ! Les petites fiottes que vous êtes pourront jamais finir ce tonneau sans tomber par terre, je vous rends service en vous prenant ça !"

Les deux matelots engagés dans un duel très sérieux ne voient même pas l'Ork qui s'invite dans leur mêlée.

"Pa ossi bon k'du jus de squigz mé à moi kamem. Allé les petites 'Fiottes', sa dégag' !"

Les blessés s'accumulent sur les différents ponts, mais sont rapidement mis sur pied a grande rasade de kvass, vin et autres liquides non identifiés.

Hans à enfin eu ce qu'il voulait. Son verre gratuit. Baud et lui défendent férocement un tonneau de la treille contre les assauts Orks et Impériaux.

"Quitte à mourir ce soir, autant le faire avec l'esprit léger" Il prononce cette phrase en vidant son verre d'un cul sec juste à temps pour dégainer son pistolet sur un Ork un peu trop présomptueux.

"C'est not' tonnau l'peau-verte, va-t’en chercher un autre !" Les combats sur les différents vaisseaux se font plus sporadiques alors que la fatigue s'installe. Des fratries inter-espèce se font même voire ci et là, partageant à boire et se préparant pour le prochain round.

"Ah, on n’est pas bien là Hans ? Une bonne escarmouche et du pinard, en veux-tu en voilà ! Tu ne serais pas aussi brut de pomme que ça t'arriverait plus souvent. Pourquoi tu t'efforces à être si chauvin?"

Les yeux au fond de la barrique, Hans cherche désespérément à se resservir. Comment ce tonneau peut-il être si vide alors que seulement lui et Baud l'ont eu ?

"Une simple question de survie"

"Tu peux développer le blondinet ? Ou la boisson t’a déjà tapé sur la tête ?"

"Regarde autour de toi Baud, penses-tu qu'un humain normal pourrait survivre à cette croisière ? Ne répond pas c'est rhétorique. Bien sûr que non. Alors comment ça se fait que la plupart soient encore debout ?"

"J'ai comme l'impression que je vais bientôt l'apprendre, mais ça répond pô à ma question."

"J'y viens." Hans prend une longue rasade de la Treille, autant pour profiter du breuvage que pour agacer son interlocuteur impatient. "C'est la fierté, Baud. La fierté. Ces gars ont pris des blessures qui auraient tué bien plus grand qu'eux, et pris des risques que des bien plus braves n'auraient jamais osé prendre. Et pourquoi ? Pour prouver qu'ils ont le droit de vivre, en tant que Bretonnien, en tant qu'Impériaux."

Un léger silence s'installe entre les deux comparses, à Hans parce qu’il attend une réaction de Baud, à Baud parce qu’il serre les dents pour ne pas vomir.

"Je vais te dire un secret Baud, parce que je suis un peu bourré et que je n'arrive toujours pas à croire que j'ai survécu à cette folie"

La mâchoire de Baud se contracte de plus belle, mais ses yeux pétillent cette fois.

"En réalité je n'ai rien contre les Bretonniens. Ni même contre les Cathayens, les Kislévites, les Nippons ou les Arabiens… J'irais même jusqu'à dire que je peux tolérer un Stirlandais !"

A ce mot la mâchoire de Baud lâche prise pour déverser un torrent de liquide pourpre sur le pont. Le pauvre homme qui cuve gentiment sa cuite à quelques pas de là en fût le principal récepteur, sans grande réaction de sa part.

"Stirland, pouah, oh les cauchemars reviennent. C'est malheur de parler de ça tu le sais Hans !"

"Pardon, pardon… J'y suis allé un peu fort. Tout ça pour te dire, si l'humanité a survécu tout ce temps, l'Empire inclus, c'est grâce à la fierté qui s'en dégage. Tu connais l'adage 'L'empire endure' ?

"Difficile de pas le savoir, vous passez vot' temps à le piaffer"

"L'empire endure car nous perdons, Baud. Tenir nos frontières est le mieux que l'on puisse faire. Assaillis de l'intérieur par les peaux vertes et les hommes-bêtes, de l'extérieur par le chaos et les vampires. Nos alliés nous tournent le dos et les catastrophes s'enchaînent. Pourtant on est toujours là. Les régiments se lèvent incessamment et partent combattre les pires horreurs que ce monde à offrir, souvent vers une mort certaine, mais nécessaire."

Un silence plana sur le duo, coupé par quelques bruits de duels et de rires ci et là.

"T'as le chic pour mettre la bonne ambiance, on te l'as déjà dit ça ?"

"T'en fais pas, j'ai bientôt fini… C'est pour ça que je pousse cette fierté, et que je la pousse sur les autres qui m'entourent. On a besoin pour survivre dans ce monde."

"Ah mais t'es un vrai Saintmaritain en fait !"

"Ca par contre on me l'avait jamais dit !"

Les rires des ivrognes accompagnent le levée du soleil. Étrangement les premiers rayons ne réfléchissent pas la lumière de l'eau, mais fait apparaître des arbres, bien proches. Trop proches.

Après un regard vitreux mais concentré sur leurs alentours, il apparaît que les 3 navires au coude à coude ont fait naufrage sur la berge, s'immobilisent les uns des autres.

"On ira pô bien plus loin je crois."

"En voilà un fin percepteur que tu fais"

"Et si on se tirait avant qu'il faille commencer à ranger ?"

Des radeaux des patrouilles fluviales commencent à pointer à l'horizon, ameuter par le raffut de la nuit dernière. Hans marche maladroitement vers la berge, attrapant au passage la bourse d'un marin inconscient. Ou mort.

"Allez, retour à Ubersreik, je t’offre une tournée."

"Et j'ai pris du singe pour la route !" Le singe étant un tonneau de la treille bien plein.


Skaldor le noyé

La taverne était presque vide, hormis le crépitement d’un feu qui refusait de mourir. Deux silhouettes courtes et larges se faisaient face, posées de part et d’autre d’une chope à moitié vide.

— Alors, tu comptes continuer à mentir encore longtemps ? dit le premier, la voix râpeuse comme une lime sur du fer. T’as pas honte, hein ? À prêcher l’honneur et la vérité pendant que tu caches ton plus grand secret à ton ami elfe ? Eanur, c’est ça son nom ?

L’autre leva les yeux, deux braises dans l’ombre de sa barbe. Il ne répondit pas.

— Tu parles d’unité, de tolérance, de briser les vieilles rancunes entre races... Mais t’as pas le courage d’être franc. Même pas avec toi-même ! cracha le premier. Tu te dis vivant, mais t’es mort depuis longtemps. Mort, et trop lâche pour le reconnaître.

Silence. Un long silence, percé seulement par le craquement du bois.

— Si tu voulais vraiment être honnête, reprit la voix, t’arracherais ce masque de mensonges et tu leur dirais tout. Qui tu es. Ce que tu es. Mais non... tu préfères te cacher derrière les beaux mots d’un chef en campagne.

L’autre serra les poings. Ses doigts tremblaient.

— Tais-toi... murmura-t-il.

— Tais-toi ? On se tait quand on n’a plus rien à dire, pas quand on fuit la vérité.

La lumière du feu dansa un instant sur le métal d’un marteau runique, révélant deux visages si proches qu’ils semblaient jumeaux. Ou peut-être un seul, reflété dans la chope tiédie.

— T’es faible, conclut la voix. Faible et menteur.

Puis plus rien, sinon l’écho de ces mots, prisonniers de la salle vide



Ikvaar et Norgrim

Alors que le manteau froid de la nuit descendait sur la ville d’Ubersreik, et que les derniers badauds qui traînaient dans la rue se pressaient de regagner leur maison, une bâtisse respirait la chaleur et la bonne ambiance .

La lune rouge, le repère des mercenaires de l’eau noire, tenue par Franz Lohner en personne. 

La taverne était passée par bien des moments sombres ces temps ci , mais en cette soirée pourtant la morosité ne semblait pas avoir d’emprise sur ses piliers abîmés et ses murs craquelés .

A travers les vapeurs d’alcool et les fumées des plats chauds servis par les cuisines, on pouvait distinguer deux nains accoudés au comptoir du haut de leurs chaises surélevées.

-Une autre !! dit Norgrim en levant sa chope pour attirer l’attention de Franz décidément bien occupé. C’est moi qui rince ce soir ! 

À côté de lui un peu plus discret se trouvait son frère de sang avec lequel il avait connu bien des batailles , surtout depuis quelques mois.

-Vas-y doucement, dit Ikvaar déjà légèrement enivré, sinon ils vont finir par croire que ta bourse est aussi profonde que ta soif. 

Il partit dans un éclat de rire partagé par Norgrim puis il reprit.

-Non mais plus sérieusement Barag’grund sa me fait plaisir de pouvoir partager avec toi des chopes comme au temps des grandes tablées du Karak, tu te rappelles, les soirées mémorables que c'était… Rien que le souvenir me remplit de joie .

Norgrim eut enfin réussi à retrouver son calme après l'hilarité puis le regarda dans les yeux et lui dit.

-Hoo que oui mon frère des soirées mémorables comme on en fait pas chez les humains! Il rigola de manière complice et lui tapa amicalement dans le dos. Mais ne t'inquiète pas, on en fera d'autres. Quand on sera enfin de retour au Karak, on pourra retrouver les grandes salles de banquet. Et que les ancêtres m’en soient témoins, nous rirons comme nous ne l’avons jamais fait jusque là! 

Ikvaar lui rendit son regard avec un sourire  tout aussi complice, mais cependant une ombre restait, voilant son visage.

C'est le moment que Franz choisi pour apporter deux chopes aux nains, en encaissant la monnaie, il regarda ses deux clients et s'apprêtait à leur dire quelque chose quand la chaise d’un ogre se brisa sous son poids renversant sa chope et la part de tourte qu’il venait de commander. La taverne tout entière trembla du rire des occupants, visiblement hilare de la situation du pauvre malheureux au sol. Franz, lui, partit d’un long soupir et prit un seau et une serpillère avant d’aller aider le maladroit tout en lui criant “tu casses tu payes, je mets la chaise sur ta note Mogrot (Parti)”.

Ikvaar et son frère se saisirent de leur choppe et descendirent une longue traite de la bière fraîche avant d'essuyer, à peu près, autant de liquide de leur barbe .

-Tu sais je suis bien au final ici moi. Dit Ikvaar, les yeux rivés sur l’assemblée. Il y a du bon alcool, de la bonne compagnie, de la poudre à foison, et des défis à ne plus savoir qu'en faire. Il prit une profonde inspiration et continua. je ne sais pas vraiment si je veux rentrer au Karak finalement.

Le second nain aussi surpris qu’interloqué se retourna face à lui et le regarda tandis qu'il continuait à scruter la foule .

-Puis à vrai dire, je ne suis même pas sûr que je le puisses. J'ai été banni du Karak moi aussi tu sais, mes travaux avec la poudre… Ils m’auront décidément coûté bien plus que je ne pouvais l’imaginer. 

Le sourire de Norgrim s'effaça légèrement aussi. Il raffermit son assise et regarda la foule. 

-J'ai l’impression, dit-il, que malgré toutes les mésaventures que tu m’aura fait vivre, malgré les cachotteries et le mensonge (à la mention de ce terme Ikvaar sembla comme accuser un coup), le pardon que je t’ai accordé ne sera pas le plus dur à avoir pour toi. Je me trompe barag ?

-Non effectivement. Le sourire s'était entièrement effacé du visage d’Ikvaar. Je ne peux me pardonner ni la mort de ton frère, ni le mensonge que je t‘ai raconté pour essayer de t’en préserver… Là et mon fardeau, ma pénitence. 

-Ca n’a que l’importance que tu lui accordes, Ikvaar. Dit Norgrim sur le visage duquel le sourire commençait à se repointer. Je t'ai pardonné devant les ancêtres. Ton nom, bien qu'il l'aurait mérité je suis d'accord, ne figure sur aucun livre de rancune, du moins pas le mien. Ajouta-t-il avec un petit rire. Laissons Korytt juger de ta sincérité et de ta valeur quand nous rejoindrons les ancêtres. Pour l’instant la vie continue, les chopes se vide et les haches s'entrechoquent. Ne te mine pas le moral avec des problèmes déjà réglés et concentre toi sur ceux qui comptent dans cette vie.

Alors que le visage d’Ikvaar semblait reprendre des couleurs, comme si les mots de Norgrim pensaient son âme ébréchée par la trahison. Norgrim semblait lui prendre un air inquiet et… stressé?!

-Je vais avoir quelqu’un à te présenter. Dit-il en fixant une personne qui venait de faire son apparition dans la taverne. Mon frère, je te présente une amie qui est en train de devenir importante pour moi, dit-il avec un sourire crispé, Brynnhildr Grunnhildr.

Il se leva d’une traite, de manière surprenament agile pour un nain, qui plus est un nain aviné. Il se rapprocha de la nouvelle arrivante en lançant à la volée pour Franz qui était depuis retourné derrière son bar. 

-Patron! Une bière de plus pour mon amie, la meilleure en stock! 

Ce dernier acquiesça d’un signe de tête et commença à tirer une bière d’un des tonnelet de sa réserve personnelle qui se trouvait sous le bar. 

Norgrim se tenait maintenant devant la naine. Il hésita une seconde, ne sachant pas franchement s'il devait lui faire la bise ou lui serrer la main. Se fut elle qui coupa court à sa réfection en le serrant dans ses bras dans une accolade plus que fraternelle. N’osant pas franchement bouger au début, il lui rendit pourtant son étreinte avec la même conviction. Après quelques secondes, il s’écarta légèrement et la regarda dans les yeux.

-Par les ancêtres, ça me fait plaisir de te voir en bonne santée après ces derniers jours! Je vois que tu vas mieux, mais est-ce que ta soif et ton goût pour la bière sont toujours ce qu’il étaient ? Un large sourire visible malgré la barbe fournie se dessinait sur le visage du nain.

Brynn, se reculant d’un pas pour laisser Norgrim la saisir par les épaules, prit d'abord un air légèrement renfrogné.

-Norgrim Barazhunk tu me penses si faible que quelques simples blessures me priveraient l’envie de boire? Déclara-t-elle, je pensais pourtant que je t’avais au contraire prouvé ma force.

Norgrim, un peu perdu et légèrement paniqué à l’idée d’avoir vexé la douce, se figea quelque seconde avant que le visage de la naine ne s'illumine lui aussi d’un sourire provocateur. Ils éclatèrent tous deux d’un rire bon vivant.

-Je n'aurais jamais osé penser une telle chose, la pierre du Karak m’en soit témoin! dit le nain entre deux éclats de rire.

-Alors, dans ce cas, commande en moi une de plus. Je vois que j’ai déjà du retard sur vous et je ne voudrais pas qu'on me reproche de ne pas faire jeu égal, dit-elle en regardant Ikvaar accoudé au comptoir tandis que Franz apportait déjà la bière que Norgrim lui avait commandée.

-Rajoute en une sur ma note! Dit Ikvaar, ça sera un cadeau de bienvenue pour notre amie.

-Suis-moi, dit Norgrim, je vais te présenter à mon frère. Tu vas enfin pouvoir mettre un visage sur son nom. Puis ils se dirigèrent en direction du bar.

Frantz regarda la joyeuse bande de nains et comprit que la soirée allait être chargée.

-Une autre, ça arrive! Mais rappelez vous votre note vous deux. La maison ne fait pas crédit. dit t’il en s'éloignant avec un sourire. 

Ikvaar, la chope à la main, descendit de sa chaise et s’approcha à son tour de Brynn. 

-Ikvaar. Ikvaar barazhunk, se présenta-t-il. Norgrim m'avait dit que tu était aussi solide que de l’acier runique et je constate avec plaisir qu'il n'a pas menti. Je suis ravi et honoré de faire enfin ta connaissance. Enfin, je veux dire, te rencontrer officiellement et dans un contexte plus plaisant que la dernière fois. Je vois que Hindra à fait des merveilles sur toi aussi.

Elle le jauga quelques secondes avant de prendre la chopine de bière qui lui était tendue et de lui répondre. 

-Plaisir partagé, j’ai aussi entendu parler de toi Ikvaar. De la part de Norgrim, mais pas que! Ma cousine à été presque intarissable à ton sujet depuis quelques jours. J’ai cru comprendre que vous vous connaissiez aussi semble-t-il.

Presque gêné à son tour, Ikvaar lui dit tout en les invitant à aller rejoindre le bar.

-Ta cousine? Il ne me semble pas pourtant connaître les membres de ta famille, du moins je ne m’en souviens pas. Sans offense aucune bien sûr . 

-Ha bon? répondit la naine, ce n’est pourtant pas ce qu'elle m'a dit. Et je peux t’assurer que vous vous connaissez même plutôt très bien. 

-Alors là, ça me gêne du coup. J'espère que je ne lui doit pas d’argent dans ce cas. Répondit le nain dans un éclat de rire gêné. 

Le groupe s'installa au comptoir après que Norgrim eut récupéré un tabouret. Une fois assis, ils trinquèrent tous ensemble tandis que Franz servait les bières précédemment commandées.

-Je ne crois pas que tu lui doives de l’argent. Du moins, je ne pense pas, dit Brynn avec un sourire en coin. Mais ne t'inquiète pas, nous allons pouvoir lui demander directement. Elle était juste derrière moi avant que je ne rentre. Un docteur accompagne toujours son patient, même pour boire un coup. Encore plus si c'est avec les Barazhunk rigola-t-elle.

-Ta cousine est donc docteu… AH mais tu es la cousine de.. Ikvaar, aussi surpris que possible, semblait avoir enfin compris de qui on parlaient.

Brynn se retourna vers Norgrim. 

-Eh bah il me semblait pourtant que, de vous deux, c'était lui le plus vif d’esprit! Toujours dans un éclat de rire.

-Il faut croire que si ça ne brûle ni  n’explose pas, il n'est plus aussi vif! Rigola ce dernier.

Et alors qu’Ikvaar allait pour se défendre de la pique lancée par son frère et son amie, la porte retentit à nouveau, pour une fois de plus faire rentrer une naine. Elle salua bon nombre de personnes présentes dans la taverne dont Franz. C’est à ce moment qu'elle vit les trois nains au bar. Immédiatement son aire fermé et légèrement sévère s'effaça pour laisser place à un radieux sourire. Elle se fraya un chemin à travers la salle pour rejoindre le groupe.

-Je suis ravie de te revoir Norgrim, ça faisait longtemps depuis la cage de fer. Je vois que tu t'es bien entretenu depuis. Ton corps a l'air aussi solide que ta hache, dit-elle au premier frère avec un sourire amical.

-Moi aussi ça me fait plaisir de te revoir Hindra. Puis il banda les muscles de son bras, se qui ne manqua pas d'attirer le regard de Brynn. J’ai encore du chemin à faire mais j’espère devenir aussi fort qu’Ungrim ! déclara-t-il en rigolant.

Hindra se retourna vers le second nain.

-Ca me fait plaisir de te revoir aussi ikvaar, la dernière fois ça a été un peu mouvementé et on n'a pas franchement eu le temps de discuter…

-Ho, ne te soucie pas de ça, Hindra. Le simple fait de te voir en bonne santée me suffit. Puis ils s'étreignirent dans une accolade brève mais suffisamment chaleureuse pour que l’un comme l'autre puisse comprendre le plaisir qu'il éprouvait d'être en compagnie l’un de l'autre.

Alors que les chopes se remplissaient, les discussions et plaisanterie allaient de bon train et la soirée s'étira tard dans la nuit. Et tandis que la taverne se vidait, la tablée de nain elle restait, ne semblant souffrir ni de la fatigue, ni de l'alcool, pourtant ingurgité en quantité considérable. 

Norgrim lança un regard de défi à Brynn. 

-La dernière fois, on a lancé des haches. Ce soir, je te propose un bras de fer. C’est déjà quelque chose dont j’ai plus l’habitude !

-Je suis partante. Voyons ce que tu as dans les bras, lui répondit Brynn.

Ils prirent place sur une table non loin du bar. Se mirent en place et commencèrent leur duelle de force. Ikvaar connaissait bien Norgrim, il vit au premier coup d'œil que ce dernier était surpris et qu’il allait avoir du mal à avoir le dessus. A croire que l’apparence déjà impressionnante de la naine ne laissait pourtant percevoir qu’une fraction de sa force.

Pendant ce temps, Hindra se rapprocha pour venir s'asseoir à côté d’Ikvaar. Elle le regarda longuement du coin de l'œil, lui qui semblait à nouveau plongé dans l'examen prolongé d’un petit dispositif qui semblait  être un nouveau prototype d’une de ses invention. 

-Merci beaucoup pour le réchaud. J’ai pu constater son efficacité, il est aussi fiable qu’utile, dit-elle en reportant son attention sur le bras de fer au cours duquel quelle Norgrim, semblait être en difficulté.

Ikvaar reportant alors immédiatement son attention sur la doctoresse répondit. 

-Je suis heureux de l’apprendre, j’avoue que ce genre d'engin n’est pas ce que j'ai le plus l’habitude de créer. Mais je suis assez fière du résultat, répondit le nain. Il resta presque gêné, au côté de celle qui avait pourtant occupé bon nombre de ses songes depuis qu'il l'avait rencontrée. Je sais que nous ne nous connaissons pas tant que cela, reprit Ikvaar, et que ma proposition de l’autre jour a pu te surprendre. Mais je tenais à être honnête avec toi, j'ai pu me rendre compte à quel point la vie peut être courte. et les regrets qui ne feraient que m'appesantir.

Il semblait soudain prit d’un sérieux dénotant avec la scène de fin de beuverie se déroulant autour d’eux.

-Je n’ai peut être pas toujours été exemplaire au yeux des ancêtres, et je ne suis pas doté d’un renom incroyable. Mais sache que si tu acceptes d'apprendre à me connaître et que tu me laisses, peut être, pourquoi pas, te prouver ma valeur et mes ambitions… Alors tout ce qu'il y a de bon en moi et tout ce que je peux créer de bien, je le dirais à ton bonheur et à ta prospérité. Le roc du tombeau des ancêtres m’en soit témoin. 

Alors que la naine tournait la tête pour faire face à nouveau à son interlocuteur, un fracas aussi surprenant que sonore retentit dans la pièce. Brynn venant de battre Norgrim dans leur épreuve de force et avait par la même, renverser la pile d'assiette et de chope qui s'étaient amassées sur la table. 

La masse des curieux qui s'étaient amassés autour des  deux nains éclata alors en liesse. Certains déçus et d'autres jubilant en ramassant la mise de paris sur la victoire de l’un ou de l’autre. 

Norgrim se leva d’un bond après sa défaite. Il planta son regard dans celui de Brynn, emplie d’orgueil après sa victoire. 

-Ne t’attends pas à ce que je reste sur une défaite! Cria le nain. Je veux ma revanche! Et cette fois, je ne me laisserais pas avoir, dit-il avec défi. En effet, il n’avait pas pour habitude de perdre ce genre d’épreuves. Mais cette fois, face à elle, son esprit s’était égaré.

- Je n'en attendais pas moins de ta part! dit-elle. Aller, Barazhunk, pose tes fesses sur cette chaise et montre moi de quoi tu es capable! 

Norgrim s'exécuta avec un sourire carnassier puis tendis le bras déjà congestionné par l’effort pour étreindre la main de son adversaire dans une poigne qui aurait fait pâlir bon nombre d’hommes de par sa vigueur.

Hindra et Ikvaar, amusés par le spectacle, semblaient s'être quelque peu détendus. 

-Je m'en moque tu sais… reprit Hindra, d’une voix  légère et souriante en regardant sa cousine se relancer dans un affrontement musclé. Je me moque que tu n’ai pas été exemplaire. La vie que l’on mène le permet rarement de toute façon. Cela n’excuse en rien les actes mais, à vie sans trouble, vie sans gloire. Puis Ce que tu as fait ne définit pas forcément ce que tu vas faire Ikvaar. Ce qui m'amène à la question suivante, qu’a tu prévu de faire? Quel genre de nain es-tu ? Et quel genre de nain veux-tu devenir?

Elle se retourna pour lui faire face, tout en lui lançant un regard si chaleureux qu'il aurait pu faire fondre n'importe quelle armure. J’avoue que tu m’intrigues, j'ai hâte d’apprendre à te connaître Ikvaar Barazhunk, dit elle en ramenant l’une de ses tresses rousse coiffée à son extrémité de l’anneau de barbe que le nain lui avait offert quelque jours auparavant montrant au yeux de tous que elle acceptait donc officiellement sa proposition.

Comme quoi, même au milieu du froid de l’hiver et du tumulte du Chaos, un nain n’a besoin que de bière, de bonne chair et de compagnons de confiance pour tenir tête aux plus profond des ténèbres. Et, dans cette chaleur fragile, pourquoi pas laisser naître l’espoir d’un printemps encore lointain ?