1. Journals

Episode 2 - Les rouages invisibles

L’appartement est exigu mais bien rangé. Des étagères chargées de registres occupent presque tout un mur, quelques cartes anciennes de Samarande sont punaisées, et des lampes à huile projettent une lumière vacillante sur un mobilier lourd, en bois ciré. L’odeur du cuir et du parchemin flotte dans l’air. La fenêtre ouverte laisse filtrer le bruit distant de la place des Plaideurs, le frottement des plumes sur parchemin et le cliquetis des charrettes.

a126643f-a3bf-41ce-a58f-6b43fd7f0b1f.png

Kettricken et Grim s’installent sur des fauteuils ou sur le bord du bureau. Maître Edrin Vauclert, robe noire impeccable, croise ses mains et vous jauge tour à tour. Il semblait vous attendre et parait calme, très calme...

ous savez, ce quartier n’a pas toujours été… ordonné. Il y a quarante ans, le Quartier des Oliviers était un champ de bataille. Les Familles se disputaient tout : les tavernes, les entrepôts, les maisons closes…

Il se lève, va vers une étagère et en sort un vieux registre, le feuillette doucement avant de poursuivre : Les Anciens dominaient encore, mais les Fils du Sabre montaient, les Thaumaturges creusaient sous la ville, et les Toges noires commençaient à infiltrer les maisons nobles.

Grim (interrogatif) : « Et cette Nuit des Trois Jugements… qu’est-ce qui l’a déclenchée ? »

Edrin : « Une affaire de complot, de meurtres et de corruption… trois figures majeures furent arrêtées presque simultanément : Orvel l’Usurier, Kaïm Sabre-Rouge et Serra aux Mille Clefs. Chaque Famille avait un champion à protéger. Mais la surprise… » il marque une pause et regarde par la fenêtre « …la surprise fut que la justice elle-même était déjà infiltrée. »

Edrin se rassoit, tapote le registre : « La Duchesse, c'est comme cela que l'on appelait le bailli à l'époque, avait voulu frapper un grand coup. Trois procès. Une seule nuit. Les juges… les clercs… tous pensaient pouvoir tenir le contrôle. Mais les Familles avaient leurs agents partout. »

Micro-détail : Kettricken peut remarquer comment il détourne brièvement les yeux vers un coin sombre de l’étagère, où se trouve un dossier annoté à la main.

Edrin :

  • « Les Anciens corrompirent un magistrat : Orvel fut déclaré trop malade pour comparaître. »
  • « Les Fils du Sabre firent pression sur l’escorte : Kaïm “meurt” pendant une évasion… ou disparaît selon la version que l’on croit. »
  • « Les Thaumaturges… creusèrent un passage secret vers les geôles. Serra n’arriva jamais au tribunal. »

Il laisse le silence s’installer, le bruit lointain des charrettes servant de fond dramatique.

Edrin : « Chaos n’est pas un mot assez fort pour décrire la suite. Les registres étaient inversés, les scellés intervertis, des témoins se rétractaient, un juge prétendait n’avoir jamais siégé, un autre fut retrouvé pendu. »

Il se lève, parcourt la pièce, ses doigts effleurant des cartes de Samarande sur les murs.

« La ville a compris une chose terrifiante : la justice pouvait être manipulée de l’intérieur. Les Duc et l’armée sont intervenus, des pendaisons eurent lieu, des magistrats furent remplacés… mais le mal était fait. »

Grim (curieux) : « Alors c’est là que le Pacte des Oliviers est né ? »

Edrin : « Exactement. Les Familles survivantes se réunirent dans une oliveraie à l’est du quartier. » Il trace avec un doigt sur une carte.

« Plus de guerre ouverte. Chacun contrôlait un rouage de la chaîne judiciaire :

  • Anciens pour l’arbitrage et l’équilibre,
  • Fils du Sabre pour la pression et les escortes,
  • Thaumaturges pour les sous-sols et détentions,
  • Reîtrespour le renseignement humain,
  • Toges Noires pour les archives et les procédures. »

Il s’assoit à nouveau, croisant ses mains sur le bureau.

« Ce découpage existe encore aujourd’hui. Chaque coffre, chaque contrat, chaque jugement… tout passe par ce réseau invisible. C’est ainsi que votre enquête sur le coffre mensuel prend tout son sens. Comprendre les Familles, c’est comprendre comment elles s’infiltrent, comment elles manipulent le système… et comment elles protègent leurs intérêts. »

Kettricken : « Et vous, maître Vauclert, étiez-vous là cette nuit-là ? »
Edrin : « J’étais observateur. Pas juge, pas acteur… mais j’ai vu les ombres bouger, les alliances se former, les failles exploitées. »
Kettricken : « Il y a des traces encore visibles ? »
Edrin : Il sourit finement. « Des indices… oui. Dans les sous-sols, dans les registres… même dans la manière dont les coffres circulent. Tout laisse une empreinte, si vous savez la lire. »
Grim : « Qui sait tout ça encore aujourd’hui ? »
Edrin : « Peu de gens. Les Anciens, certains officiers corrompus, quelques avocats… et ceux qui ont été témoins directs. Mais tous restent prudents. Le Quartier n’oublie jamais. »

Edrin se lève, s’approche de la fenêtre, et vous montre le quartier en contrebas : la place des Plaideurs, le Relieur, l’Écu de Chêne.

« Ce que vous cherchez… n’est pas seulement un coffre. C’est un héritage. Chaque pièce, chaque manœuvre, chaque silence… découle de cette nuit. Comprenez-la et vous comprendrez le Quartier. Mais souvenez-vous : certaines portes doivent rester fermées. »

Le silence s’installe, ponctué seulement par le froissement des registres et le bruit lointain des pas sur les pavés. Grim capte les détails et la tension, note les indices pour le coffre. Kettricken relie les informations aux mécaniques actuelles de la justice corrompue. Chaque mot est analysé pour décider quelles informations tirer de cette rencontre pour ses réseaux. 

Interrogé sur le fameux coffre mensuel, le vieux magistrat est prolixe :

  • L'organisation du trajet est tout ce qu'il y a de plus officiel : jaunets et gardes dirigés par le Unknown sous l'autorité d'un préfet, le plus souvent Cadin Hapel lui-même supervisant la manœuvre.
  • Le coffre, préparé dans les sous-sols de l'hôtel de justice est hissé jusqu'à l'esplanade où l'escorte se forme.
  • Le trajet toujours le même jusqu'à l'orée de la Pointe de la Flèche, longer l'esplanade ouest de la cathédrale des Martyrs puis rejoindre soit pont d'Ustirie, soit le pont des pilotis, soit le Quai de la Paille.
  • Sur les deux derniers convois, seul le quai de la Paille était exploité
  • Sur le dernier convoi, l'escorte a été transférée aux Unknown sur le dernier tronçon du trajet.
  • Les précédents trajets eurent lieu : 21 Kahal, 3 Jazerh, Solem, 2 Steev (le matin même)
  • Les trajets des prochains mois sont déjà planifiés : 5 Kesh, 1 mois des Morts et 45 mois des Morts avec un format particulier d'un convoi capable de transporter un million de couronnes princières et un chariot fait de barreaux pour exhiber un prévenu.
  • Un contact de la marine marchande est donné : un vieux loup de mer, respecté sur les quais, qui parle peu mais dont chaque mot compte : Géraud Mornac.

Se retournant vers les héros, et s'appuyant sur le rebord de la fenêtre, il sourit timidement « Je déteste ce que je suis devenu. Mon heure est arrivée » et il se laisse basculer dans le vide. Grim se précipite pour tenter de le récupérer et il ne voit qu'un corps chutant au visage passible et au regard doux, un léger sourire jusqu'au choc, sourd, brutal... définitif.

La place réagit vite, tout aussi vite qu'Adagio, la panique s'emballe, les badauds hurlent et une vois s'élève parmi ce chaos « Regardez ! Là-haut le meurtrier à la fenêtre !! » Kettricken et Grim s'enfuit de la scène du crime, débaroulant dans l'escalier après que Grim ait mis la main sur le fameux ouvrage que commentait le feu magistrat. Une fois dehors Grim prend au sud alors que Kettricken, par la magie de la comédie, joue la femme hystérique et rejoint la foule à la poursuite de son chef, colportant de fausses rumeurs pour noyer les soupçons de vérité qui pourraient se révéler. Grim court, plein sud et bifurque à l'ouest avant la place du Soleil de Farrande. Ce n'est pas une mais quatre patrouille qui le prennent en tenaille, sans issue par un coup du destin, le chef d'Adagio atteint miraculeusement les toits et arrive à se soustraire de la traque qui s'organise dans les rues. Les sifflets répondent aux sifflets mais le quadrillage manque sa cible.

Pendant ce temps, Vakar et Aethera font bonnes figures pour donner le change et 'entendre' les commentaires de ce décès à la Maison Varrès - Gamelle du Prétoire. Les commentaires sont nombreux, divergents et rien ne semble inquiéter Adagio ou ses membres. Parfait.

Tous revenus à La Garenne, Adagio laisse redescendre la pression et Grim entreprend immédiatement une analyse de précieux ouvrage cherchant des informations sur ce qui concerne la Vierge noire, les Félins et ce qui concerne le juge flavien corbi. Par chance ou par talent, en quelques heures il découvre de nombreuses mentions qui, bout à bout, prennent sens :

  • Entrées concernant 21 Kahal.
    • C’est un mécanisme. Chaque année, à la même période, trois dossiers disparaissent des archives centrales. Jamais les mêmes types d’affaires, jamais le même quartier. Mais toujours trois. Toujours. Ce n’est pas un vol. C’est une correction. Une soustraction nette.
    • Les affaires concernent des débiteurs en situation d’insolvabilité “rituelle”. Ce terme n’existe dans aucun code. Pourtant, je l’ai retrouvé, griffonné dans la marge d’un registre ancien.
    • La Vierge noire ne réclame pas toujours de l’or. Parfois elle exige qu’un nom cesse d’exister administrativement.
    • Le 21 Kahal, on ne paie pas une dette. On efface un homme.
  • Entrées sur les Félins
    • On parle d’eux comme d’une bande. C’est une erreur commode. Les Félins ne sont pas une organisation structurée selon les codes habituels des guildes criminelles. Ils ne revendiquent pas, ne marquent pas ostensiblement leur territoire, ne provoquent pas. Leur pouvoir tient justement dans cette absence de bruit. Ils fonctionnent par lignées. Pas nécessairement de sang — mais de transmission. Un nom passe, un savoir passe, un réseau passe.
    • Leur spécialité n’est ni le vol massif, ni l’extorsion. Ils excellent dans l’appropriation ciblée. Un coffre précis. Un document déterminé. Une clé particulière. Ils ne prennent jamais plus que ce qui est nécessaire.
    • Ce détail m’a frappé : les rapports de saisie mentionnent rarement de dégâts. Serrures ouvertes proprement. Fenêtres refermées. Inventaires presque intacts. On pourrait croire à une forme d’éthique. Je crois plutôt à une discipline.
    • La famille dite des Félins ne cherche pas la domination visible des bas-quartiers. Elle infiltre les interstices : maisons de marchands, bureaux de notaires, entrepôts mal gardés, archives secondaires.
    • Plus troublant encore : dans plusieurs affaires sensibles, les preuves compromettantes disparaissent avant audience. Sans effraction apparente. Sans témoin. Coïncidence répétée.
    • Un ancien contremaître m’a confié ceci, à voix basse : Les Félins ne travaillent pas contre la ville. Ils travaillent pour quelqu’un qui la connaît mieux que nous.” Je n’ai pas réussi à identifier ce “quelqu’un”. Mais je note une constante : les interventions attribuées aux Félins coïncident parfois avec des décisions judiciaires avantageant des intérêts supérieurs.
    • Ils ne sont pas le chaos. Ils sont l’outil. La question demeure : qui tient la laisse ?
  • Entrées sur la Vierge noire
    • On parle d’un culte. C’est faux. C’est une architecture.
    • La Vierge noire ne recrute pas. Elle sélectionne. Elle n’impose pas. Elle attend que les dettes mûrissent.
    • J’ai retrouvé un contrat ancien où la pénalité en cas de défaut n’était pas monétaire mais “transférée à la descendance”. J’ai cru à une formule rhétorique. Je ne crois plus aux figures de style.
  • Entrées sur le Juge Flavien Corbi
    • Le juge Flavien Corbi est un homme dont la probité semble taillée dans la pierre même du Palais. Sa robe est toujours parfaitement ajustée, son verbe mesuré, sa posture irréprochable. Il cite les textes sans emphase, sans approximation, avec cette exactitude qui rassure les justiciables et fait taire les contestataires. On ne surprend chez lui ni empressement déplacé, ni irritation, ni complaisance. Il n’élève jamais la voix. Il n’en a pas besoin.
    • Ses décisions sont d’une netteté admirable. Les articles sont invoqués avec précision, les délais observés avec une rigueur presque liturgique. Les scellés sont intacts, les procédures parfaitement suivies. Dans un monde où l’on cherche la faille, Corbi n’en offre aucune.
    • J’ai relu plusieurs de ses jugements dans des affaires dites “sensibles”. Ils ne choquent pas. Ils ne scandalisent pas. Ils apaisent. Un vice de procédure reconnu avec justesse. Une qualification rectifiée conformément au code. Une absence de comparution traitée selon les règles. Jamais d’écart.
    • Il serait indécent de soupçonner un tel homme.
    • Je lui ai porté mon assentiment à plusieurs reprises, publiquement. Et je le fais encore ici, sans réserve : le juge Corbi incarne ce que la justice devrait être lorsqu’elle se tient droite.
    • S’il existe des coïncidences entre ses décisions et certains mouvements d’archives, je les attribue à la mécanique complexe d’une institution vaste, non à l’intention d’un magistrat.
    • La justice a besoin de figures que l’on puisse regarder sans détourner les yeux. Flavien Corbi est de celles-là. Et s’il protège quelque chose, je veux croire qu’il s’agit de l’équilibre même de la cité.

Le lendemain, au petit matin le groupe Vakar et Grim se séparent et le réseau d'Adagio est mis à contribution pour en savoir plus sur l'authenticité de l'anneau d'amarrage fourni pour le préfet Baltum de Pirégort et les filets sont lancés pour en savoir plus sur la 'cible' Maric Velsin.

Au final :

  • Maric Velsin :
    • Ce qui circule officiellement : Manutentionnaire fiable aux quais de la Pointe de la Flèche. Embauché ponctuellement par plusieurs capitaines de la marine marchande. Réputation de ponctualité et de discrétion. Ne boit pas pendant les heures de travail (ce qui est rare et remarqué). “Un homme stable. Pas un agité. Utile.
    • En creusant un peu plus : Maric intervient toujours sur certaines cargaisons spécifiques. Il manipule parfois des caisses qui ne figurent pas sur les registres visibles. Il connaît les horaires des patrouilles mieux que certains contremaîtres. Il entretient un lien discret avec un agent de la marine marchande. Ce n’est pas une preuve. Mais c’est un motif. Un bon affairiste penserait : “Il ne décide pas. Il exécute. Mais pour qui ?
    • Ce qu’on murmure dans les cercles plus fermés comme celui de Carten : Il a déjà refusé un pot-de-vin. Il protège certaines cargaisons avec une fermeté disproportionnée. Il tapote sa botte avant chaque transport important (signe nerveux ? rituel ? code ?). Il aurait escorté une caisse marquée d’un sceau officiel… sans escorte officielle. Il n’a pas le train de vie d’un chef. Ne cherche pas à monter. Ne recrute personne. Ne fanfaronne jamais. Donc : ce n’est pas un cerveau. Ce n’est pas un ambitieux. C’est un rouage choisi pour sa fiabilité.  “S’il transporte quelque chose d’important, il ne sait peut-être pas tout. Mais il sait assez pour qu’on lui fasse confiance.
  • Jeton d’anneau de quai — Marine marchande
    • Les jetons d’anneau de quai sont rarement distribués au hasard. Ce sont des droits matérialisés : droit d’amarrer, de charger, de stationner une cargaison sans saisie immédiate. Et à Samarande, rien de ce genre ne circule innocemment. Voici comment on peut en obtenir un : attribution officielle, parrainage interne, rachat temporaire, vol ou contrefaçon, faveur personnelle. Ce jeton là est un jeton 'non affecté' tel qu'on le trouverait dans les coffres administratifs de la capitainerie, une sorte de jeton 'sans trace'. Un tel jeton n'est utile qu'au sein du port et n'a aucune pertinence sur les pontons du reste de la ville. 

Pendant ce temps, les filles questionnent Léonie Doane pour espérer trouver des contacts dans les 'institutions marchandes de la ville'. La perceuse, comme à son habitude, souffle le chaud et le froid à temps et à contretemps pour lâcher au final des contacts liés à la famille Doane :

  • Guilde des négociants (’importation des denrées)
    • Maître Caldrean Varos, prévôt adjoint de la Guilde des Négociants
    • Serah Doane (cousine éloignée), comptable senior dans les entrepôts du port fluvial
    • Toren “Main-de-Santal”, capitaine des gardes privés de la guilde
    • Dame Ysandre Velmor,  représentante des Négociants au Conseil des Sceaux
  • Guilde des marchands (structure légale et administrative)
    • Maître Olren Baelde, maître des Étals du marché central
    • Tavia Rell, marchande de tissus et teintures rares
    • Roderic Halvein, inspecteur des poids et taxes
    • Frère Joran des Comptoirs, clerc attaché à la guilde
    • Darven Solmark, contremaître des Transitions

Voilà énormément d'informations à digérer pour nos héros mais une chose est sûre, Adagio a levé un dossier bien plus gros qu'un simple détournement de fonds public...